À Agadez, l’uranium revient au centre du jeu

Dans le nord du Niger, chaque annonce sur l’uranium dépasse le seul cadre minier. Elle touche aux recettes publiques, aux emplois locaux, à la place du pays sur le marché mondial et, surtout, à sa capacité à négocier avec de nouveaux partenaires sans perdre la main sur une ressource stratégique.

Le projet de Dasa, à une centaine de kilomètres au sud d’Arlit, s’inscrit précisément dans cette bataille de longue haleine. Le gisement est porté par SOMIDA, une société détenue à 80 % par Global Atomic et à 20 % par l’État nigérien. Le site a officiellement lancé ses travaux souterrains le 5 novembre 2022, en présence des autorités nigériennes, dans la région d’Agadez, au cœur de la zone historique de l’uranium nigérien.

Depuis, le dossier a changé d’échelle. La Development Finance Corporation, la banque publique américaine dédiée au financement du développement, a approuvé une facilité de dette pouvant aller jusqu’à 414,2 millions de dollars pour le projet, selon l’entreprise canadienne. Ce feu vert ne signifie pas encore des fonds immédiatement disponibles. Il s’agit d’un financement conditionné, avec plusieurs étapes à franchir avant tout décaissement.

Ce que prévoit le montage financier

Le projet Dasa n’est pas une simple mine. C’est un montage industriel, financier et diplomatique. D’après les documents rendus publics par la DFC, le dossier porte sur une mine souterraine d’uranium dans la région d’Agadez, avec des impacts à gérer sur la sécurité, l’eau, les résidus miniers, la santé des travailleurs et la vie des communautés voisines. La banque américaine a classé le projet dans une catégorie à risques élevés, ce qui impose des exigences environnementales et sociales renforcées.

Global Atomic dit désormais viser une mise en production au second semestre 2028. L’échéance a donc été repoussée par rapport aux premières projections, qui évoquaient une entrée en production en 2025. L’entreprise attribue ce décalage à la hausse des coûts, qu’elle chiffre à +74 %, et aux retards de financement liés au changement d’autorités survenu après le coup d’État du 26 juillet 2023 à Niamey.

Le calendrier financier reste, lui aussi, encadré. Selon les informations publiées par l’entreprise, le prêt de la DFC s’accompagne de conditions précises : sécuriser une voie d’exportation du concentré d’uranium, prolonger la convention minière et le permis d’exploitation, obtenir des garanties sur le remboursement du prêt et conclure un accord direct avec l’État nigérien. Autrement dit, Washington ne finance pas seulement une mine. Il demande aussi un cadre juridique stable.

Un signal américain dans un paysage minier disputé

À Niamey, cette annonce a une portée qui dépasse Dasa. Depuis 2023, le Niger a durci sa ligne dans le secteur extractif et revendique une reprise de contrôle plus ferme sur ses ressources. Le cas de l’uranium est particulièrement sensible. Le groupe français Orano est toujours engagé dans un bras de fer avec l’État nigérien autour de plusieurs actifs, tandis qu’un contentieux avec le chinois CNPC a déjà connu un dénouement récent dans le secteur pétrolier.

Dans ce contexte, l’arrivée d’un financement américain pour un projet canadien peut être lue de deux façons. Pour les uns, elle signale une volonté de Washington de revenir dans un pays devenu stratégique sur le plan sécuritaire et énergétique. Pour les autres, elle montre surtout que les investisseurs occidentaux doivent désormais composer avec un Niger plus offensif dans la négociation des contrats, des conventions et des débouchés à l’export.

Le Niger reste un acteur central de l’uranium en Afrique. Historiquement, Arlit et Akokan ont façonné une économie minière très concentrée, avec des effets contrastés : recettes d’exportation pour l’État, emplois formels limités dans un environnement vaste et peu peuplé, et attentes fortes des populations d’Agadez sur les routes, l’eau, la santé et les services publics. Dasa s’ajoute à cette géographie minière, mais dans un environnement où la confiance entre opérateurs et pouvoir public a été fragilisée.

La question n’est donc pas seulement de savoir si les 414 millions de dollars seront débloqués. La vraie question est celle des conditions politiques et logistiques d’une production durable. Le transport du minerai, la sécurité des axes dans le nord, la stabilité des règles fiscales et la place de l’État dans la gouvernance du projet pèseront autant que la qualité du gisement.

Ce que ce dossier dit du Niger et de la région

Au plan régional, le dossier Dasa résonne bien au-delà du Niger. Le pays appartient désormais à l’Alliance des États du Sahel, après avoir quitté la CEDEAO, ce qui modifie ses relations commerciales et diplomatiques dans la sous-région. Dans le même temps, ses ressources minières restent insérées dans des circuits mondiaux qui passent par le Bénin, le Golfe de Guinée, l’Europe et l’Amérique du Nord.

Cette réalité rend le secteur extractif nigérien particulièrement sensible. D’un côté, l’État cherche à augmenter la part de valeur captée localement. De l’autre, les industriels veulent une visibilité suffisante pour financer des projets lourds, très coûteux et exposés aux aléas politiques. Dasa cristallise ce tiraillement. C’est un projet prometteur, mais aussi un test de crédibilité pour la nouvelle doctrine économique de Niamey.

La suite dépendra désormais de trois paramètres : l’architecture finale du prêt, les conditions posées par la DFC et la capacité des autorités nigériennes à stabiliser le cadre d’exploitation. Si ces trois lignes convergent, Dasa pourrait redevenir un symbole de relance minière. Sinon, le site restera un dossier de plus dans une filière où le sous-sol est riche, mais où les équilibres politiques restent fragiles.