Quand l’électricité devient un actif stratégique
Au Mozambique, le barrage de Cahora Bassa n’est pas seulement une grande infrastructure. C’est un pivot de la sécurité énergétique, un levier d’exportation et une source de recettes publiques. Dans un pays où l’accès à l’électricité a progressé, mais reste encore en construction, chaque panne évitée, chaque mégawatt stabilisé et chaque ligne modernisée pèse sur l’économie réelle.
Le sujet dépasse donc la seule remise à niveau d’un ouvrage ancien. Il touche à la capacité du Mozambique, dont la capitale est Maputo, à consolider son rôle dans la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, et dans le Southern African Power Pool, le marché électrique régional qui relie plusieurs réseaux d’Afrique australe. Cahora Bassa alimente déjà le pays et contribue aux échanges d’électricité dans la sous-région.
L’entreprise qui exploite l’ouvrage, Hidroeléctrica de Cahora Bassa, a engagé un programme de modernisation de dix ans baptisé CAPEX Vital. Le plan vise à remettre à niveau les équipements de production et de transport, au moment où le changement climatique et le vieillissement des installations imposent une gestion plus fine du barrage et de ses annexes.
Ce que prévoit le programme et pourquoi il compte
Le cœur du plan repose sur deux chantiers majeurs : la réhabilitation de la centrale sud et celle de la sous-station du Songo. Le montage financier annoncé autour de CAPEX Vital atteint 225 millions d’euros pour ces deux projets, avec un prêt concessionnel de 100 millions d’euros de l’Agence française de développement et une subvention de 22,111 millions d’euros de l’Union européenne. L’entreprise a aussi présenté un programme d’investissement plus large, étalé sur dix ans, qui doit mobiliser environ 1,2 milliard d’euros pour réhabiliter et moderniser ses infrastructures.
Le gain attendu est clair. La durée de vie de l’ouvrage doit être prolongée d’au moins 25 ans. La fiabilité du système doit s’améliorer. Et la puissance installée doit gagner 110 mégawatts, pour atteindre 2 185 mégawatts. Dans un réseau où la moindre indisponibilité se répercute sur les industries, les ménages et les exportations, cette augmentation n’est pas symbolique. Elle vise à sécuriser la base même du système électrique mozambicain.
Le barrage reste, à lui seul, un actif majeur. Sa capacité installée est de 2 075 mégawatts. Il produit une part décisive de l’électricité nationale et alimente aussi les échanges régionaux. Les données récentes de l’opérateur montrent que l’ouvrage a continué de produire malgré une crise hydrologique sévère. L’entreprise a indiqué avoir produit 10 921 gigawattheures en 2025, un niveau présenté comme compatible avec la sécurité énergétique du pays et de la région.
Cette résilience s’explique par une gestion plus prudente de la ressource, mais elle rappelle aussi la vulnérabilité du système. Après une sécheresse exceptionnelle, la chute du réservoir à son plus bas niveau depuis des décennies a agi comme un signal d’alerte. Dans un pays dépendant de l’hydroélectricité, la question n’est plus seulement de produire davantage. Il faut produire de façon plus robuste, plus flexible et moins exposée aux aléas climatiques.
Le gouvernement mozambicain, lui, poursuit une autre ambition : l’accès universel à l’électricité d’ici 2030. L’entreprise publique EDM a indiqué qu’en 2025, le taux d’accès national atteignait 61,4 %. Cette progression est réelle, mais elle laisse encore une partie importante des foyers en dehors du réseau ou dépendante de solutions hors réseau. Pour les zones rurales, la différence est concrète : un raccordement électrique change l’accès à l’eau, à la conservation des médicaments, à l’activité artisanale et aux petites entreprises.
Une modernisation qui dépasse le Zambèze
La portée de Cahora Bassa est régionale. Le barrage se situe au cœur du système énergétique d’Afrique australe et s’inscrit dans une logique de coopération qui est au centre des priorités de la SADC. La région a besoin de davantage d’interconnexions, mais aussi de productions plus fiables pour accompagner l’industrialisation, la croissance urbaine et la montée des besoins des ménages.
Le Mozambique dispose d’un avantage rare : une base hydroélectrique importante et un potentiel énergétique diversifié. Le document de cadrage énergétique du pays souligne que la puissance installée nationale reste dominée par l’hydroélectricité, tandis que le corridor du Zambèze concentre une large part du potentiel futur. Le projet de centrale de Mphanda Nkuwa, envisagé plus en aval, confirme cette stratégie de vallée énergétique, où la production, le transport et l’exportation sont pensés ensemble.
Dans ce contexte, moderniser Cahora Bassa revient à protéger une infrastructure qui finance aussi l’État. L’entreprise a déjà versé des dividendes importants au cours des dernières années, signe qu’elle reste un instrument budgétaire autant qu’un outil industriel. Pour Maputo, l’enjeu est donc double : garantir l’alimentation du marché intérieur et préserver une capacité d’exportation utile aux comptes publics.
Les bénéfices potentiels sont également industriels. Une électricité plus stable soutient l’activité minière, l’agro-industrie, les services et les petites unités de transformation. Elle réduit les coûts liés aux coupures et limite la dépendance à des solutions de secours plus chères. À l’échelle de l’Afrique australe, elle renforce aussi la crédibilité du Mozambique comme fournisseur d’énergie dans un espace où la demande augmente plus vite que l’offre.
Reste une condition décisive : la mise en œuvre. Les grands programmes énergétiques échouent rarement sur l’idée. Ils se heurtent plutôt aux délais de financement, à la maintenance, à la qualité des réseaux de transport et à la coordination institutionnelle. Cahora Bassa entre maintenant dans cette phase-là. La modernisation annoncée dira si le Mozambique transforme son principal barrage en plateforme durable de souveraineté énergétique, ou seulement en symbole d’un potentiel encore sous tension.