À Rabat, le choix du prochain gouvernement ne se limite pas à une alternance partisane. Le 29 septembre 2026, le Maroc a confié pour la première fois la formation de son exécutif à une femme. Cette décision place Fatima Ezzahra El Mansouri au centre d’une séquence politique qui mêle représentation, coalition parlementaire et préparation de grands investissements nationaux.
Une première historique dans une monarchie parlementaire
Le roi Mohammed VI a chargé Fatima Ezzahra El Mansouri de former le gouvernement après la victoire du Parti authenticité et modernité, le PAM, aux élections législatives organisées quelques jours plus tôt. À 50 ans, cette avocate et responsable politique devient la première femme appelée à diriger le gouvernement marocain depuis l’indépendance.
Elle est également la deuxième femme à prendre la tête d’un gouvernement dans le monde arabe, après la Tunisienne Najla Bouden, nommée en 2021. Le précédent tunisien avait ouvert une brèche symbolique. La décision marocaine lui donne désormais une portée régionale plus durable.
La nomination respecte le cadre constitutionnel marocain. Le chef du gouvernement est choisi par le souverain au sein du parti arrivé en tête à la Chambre des représentants. Toutefois, le monarque conserve un rôle central dans les grandes orientations de l’État, la diplomatie, la défense et les affaires religieuses. Le nouveau gouvernement devra donc agir dans un système où l’exécutif est partagé entre l’institution monarchique et l’équipe gouvernementale.
Le choix de Fatima Ezzahra El Mansouri intervient aussi dans un contexte particulier. Le PAM est dirigé par une direction collégiale, et non par un secrétaire général unique qui aurait naturellement été désigné comme candidat à la primature. Elle était en concurrence politique avec Fouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football et figure influente du parti.
Une coalition à construire au Parlement
Le PAM a remporté 97 des 395 sièges de la Chambre des représentants. Ce résultat le place en première position, mais il reste loin des 198 sièges nécessaires pour obtenir seul la majorité absolue. La formation du gouvernement dépendra donc de négociations avec plusieurs partis.
Le Rassemblement national des indépendants, ou RNI, arrive en deuxième position avec 66 sièges. Il dirigeait le gouvernement sortant autour d’Aziz Akhannouch. Le Parti de l’Istiqlal, formation nationaliste historique, dispose pour sa part de 65 élus. Une alliance entre ces formations permettrait à la nouvelle cheffe du gouvernement de réunir une majorité parlementaire solide.
Cette perspective ne va toutefois pas de soi. Le PAM et le RNI ont participé à la même majorité au cours de la précédente législature, mais leurs responsables se sont opposés sur plusieurs dossiers et sur le partage de l’influence gouvernementale. Fatima Ezzahra El Mansouri devra donc transformer une victoire électorale relative en accord politique opérationnel.
Le Parti de la justice et du développement, le PJD, a retrouvé une partie de son électorat. Il obtient 54 sièges, contre 13 lors du scrutin précédent. Son retour est lié notamment à la campagne d’Abdelilah Benkirane, ancien chef du gouvernement et figure majeure du parti. Le PJD a cependant annoncé son maintien dans l’opposition et écarté une alliance avec le PAM.
Les discussions de coalition auront des conséquences concrètes sur le calendrier des réformes. Elles détermineront la composition des ministères économiques, les priorités sociales et la marge de manœuvre de l’exécutif pour appliquer son programme. Dans les villes, les attentes portent notamment sur le logement, les transports et le coût de la vie. Dans les zones rurales, l’accès à l’eau, aux soins et à l’emploi restera au cœur des préoccupations.
De Marrakech à la tête du gouvernement
Fatima Ezzahra El Mansouri dispose déjà d’une expérience politique locale et nationale. Née à Marrakech, elle a étudié le droit à l’Université Mohammed V de Rabat, avant de poursuivre sa formation en France. Elle a ensuite exercé comme avocate, notamment dans le droit des affaires et les transactions immobilières.
En 2009, elle est devenue la première femme maire de Marrakech. Après une interruption de mandat, elle a retrouvé la présidence du conseil de la ville en 2021. Cette expérience l’a placée au contact direct des enjeux urbains d’une métropole touristique, culturelle et économique du Maroc.
Depuis 2021, elle occupait le portefeuille de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville. Elle devra désormais passer d’une responsabilité sectorielle à une fonction de coordination nationale. Cette évolution sera observée à l’approche de la Coupe du monde de football de 2030, organisée par le Maroc avec l’Espagne et le Portugal, et des investissements qui l’accompagnent.
Le prochain gouvernement devra concilier les chantiers d’infrastructures liés à cet événement avec les besoins ordinaires des ménages. Les investissements dans les stades, les routes, les aéroports et les équipements urbains peuvent soutenir l’activité. Ils peuvent aussi alimenter les tensions si leurs retombées restent concentrées dans les grandes villes ou si l’inflation continue de peser sur les revenus.
Une avancée de représentation, pas une réponse automatique aux débats sociaux
La nomination constitue une avancée majeure dans la représentation politique des Marocaines. Elle ne règle cependant pas, à elle seule, les débats sur l’égalité professionnelle, les droits successoraux, la polygamie ou l’accès des femmes aux postes de décision économique.
Fatima Ezzahra El Mansouri s’est rarement présentée comme une militante des droits des femmes. Son parcours repose davantage sur la gestion publique, l’urbanisme et l’organisation partisane. Sa présence à la tête du gouvernement sera donc évaluée moins sur le symbole de sa nomination que sur les décisions qu’elle prendra et sur la place accordée aux femmes dans son équipe.
Elle devra aussi composer avec les équilibres institutionnels du royaume. Le chef du gouvernement ne dispose pas du même pouvoir qu’un président dans une république parlementaire classique. Sa capacité d’action dépend de la cohésion de sa coalition, de ses relations avec le Palais et de son aptitude à faire appliquer les décisions dans l’administration et les collectivités territoriales.
Un signal suivi au Maghreb et dans l’Union africaine
Le Maroc n’appartient à aucune communauté économique régionale active comparable à la CEDEAO ou à la SADC. Son environnement politique immédiat reste celui du Maghreb, marqué par les relations avec l’Algérie, la situation en Libye, les échanges avec la Tunisie et la coopération avec les pays du Sahel.
Dans cet espace régional, l’arrivée d’une femme à la tête du gouvernement donne au Maroc une visibilité nouvelle. Elle intervient alors que plusieurs pays africains cherchent à renforcer la participation des femmes dans les institutions, sans toujours parvenir à traduire les engagements légaux en pouvoir réel.
La portée continentale de cette nomination dépendra désormais de son bilan. Les prochains repères seront la composition du gouvernement, le vote de son programme devant le Parlement et les premiers arbitrages sur le pouvoir d’achat, l’emploi, le logement et les investissements liés à 2030. La première femme à diriger le gouvernement marocain devra ainsi convertir une première historique en résultats mesurables.