Dans les prisons marocaines, une mobilisation collective remet au premier plan le dossier des détenus sahraouis de Gdeim Izik. Neuf d’entre eux, dont Naâma Asfari, ont annoncé le 23 septembre 2026 une grève de la faim illimitée. Ils demandent notamment un rapprochement avec leurs familles et l’application d’engagements pris après une précédente protestation.
Une revendication centrée sur les familles et les conditions de détention
Le mouvement concerne des détenus répartis entre les établissements de Kénitra, de Tiflet et d’Aït Melloul. D’après le communiqué relayé par l’agence sahraouie SPS et par des associations de soutien, les grévistes réclament de meilleures conditions de visite, de communication et d’accès aux soins.
Ils demandent aussi leur transfert vers des prisons plus proches de leurs proches. Cette revendication prend une dimension concrète dans un dossier où les condamnés purgent de lourdes peines loin du Sahara occidental, où vivent leurs familles.
Les détenus affirment que les engagements évoqués après la précédente grève de Naâma Asfari n’ont pas été appliqués. Le militant avait suspendu son mouvement le 24 juillet 2026, après 47 jours selon l’agence SPS, à la suite d’un dialogue avec l’administration pénitentiaire marocaine.
La Délégation générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion présente toutefois une autre lecture. Selon la version rapportée dans la matière disponible, elle a recensé six notifications de grève le 23 septembre, contre neuf détenus annoncés par leurs soutiens. Cette différence n’a pas été expliquée publiquement dans les éléments consultés.
L’administration invoque la classification des établissements pénitentiaires. Elle estime que les prisons situées au Sahara occidental ne sont pas habilitées à accueillir des détenus condamnés à de longues peines. Un seul membre du groupe aurait obtenu un transfert vers Laâyoune, sans que les critères de cette décision soient détaillés.
Un dossier né du campement de 2010
Le groupe de Gdeim Izik tire son nom d’un campement installé en octobre 2010 près de Laâyoune. Des milliers de Sahraouis y protestaient contre leur marginalisation économique et sociale. Le démantèlement du camp, le 8 novembre 2010, avait été suivi d’affrontements.
Naâma Asfari avait été arrêté la veille à Laâyoune. Jugé par un tribunal militaire en 2013, puis par une juridiction civile en 2017, il a été condamné à trente ans de prison. Les peines prononcées contre les autres membres du groupe vont de vingt ans à la perpétuité.
Les soutiens des détenus contestent la régularité de ces procédures. En 2016, le Comité des Nations unies contre la torture a conclu que le Maroc avait violé la Convention contre la torture dans le cas d’Asfari. Le Comité avait notamment relevé l’absence d’enquête sur ses allégations et l’utilisation d’aveux qu’il disait avoir signés sous la contrainte.
En 2023, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a examiné le cas de 18 personnes liées au dossier, dont Naâma Asfari et Mohamed Bourial. Dans son avis n° 23/2023, il a demandé des mesures correctrices, dont la libération des détenus concernés et une enquête indépendante. L’avis du Groupe de travail de l’ONU constitue toutefois une appréciation d’un mécanisme onusien, et non un jugement rendu par une juridiction marocaine.
Une nouvelle épreuve pour Naâma Asfari
Pour Naâma Asfari, la mobilisation de septembre intervient quelques semaines après une grève de la faim entamée le 8 juin 2026. Il l’avait suspendue le 24 juillet, après un échange avec l’administration pénitentiaire. Ses soutiens affirment que cette suspension reposait sur des engagements liés au rapprochement familial et aux conditions de détention.
La Fédération internationale pour les droits humains a indiqué que la grève de juin visait notamment l’application de l’avis onusien de 2023, ainsi que la protection de son intégrité physique et l’accès aux soins. De son côté, Front Line Defenders avait alerté sur la dégradation de son état de santé et rappelé qu’il avait mené plusieurs mouvements de protestation de courte durée en mai 2026.
La grève de septembre ne concerne donc pas uniquement le transfert géographique des prisonniers. Elle porte aussi sur la confiance entre les détenus et l’administration, ainsi que sur le suivi concret des engagements annoncés lors des précédents échanges.
Le cadre régional reste dominé par le conflit du Sahara occidental
Le dossier pénitentiaire s’inscrit dans le conflit politique autour du Sahara occidental. Le Maroc défend un plan d’autonomie sous sa souveraineté. Le Front Polisario réclame, pour sa part, l’autodétermination du peuple sahraoui et soutient l’option de l’indépendance.
La question oppose aussi Rabat et Alger. L’Algérie accueille les réfugiés sahraouis dans les camps de Tindouf et apporte un soutien politique au Front Polisario. Cette rivalité pèse sur le Maghreb et bloque depuis des années la relance de l’Union du Maghreb arabe, organisation régionale créée pour favoriser la coopération entre ses cinq membres.
La mission des Nations unies au Sahara occidental, la MINURSO, observe le cessez-le-feu et accompagne le processus politique. Son mandat ne comprend toujours pas de mécanisme autonome de surveillance des droits humains. La résolution 2797 du Conseil de sécurité a prolongé la mission jusqu’au 31 octobre 2026 et a placé les discussions sur le plan d’autonomie marocain au centre des négociations.
Cette orientation diplomatique ne règle pas la question des détenus. Elle peut même accentuer le contraste entre l’avancée de la position marocaine dans certaines enceintes internationales et la persistance de revendications sahraouies sur les procès, les conditions de détention et le statut politique du territoire.
Une affaire qui dépasse les murs des prisons
La grève intervient alors que le Conseil de sécurité doit examiner le renouvellement du mandat de la MINURSO avant le 31 octobre 2026. Elle attire donc l’attention sur un angle rarement intégré aux discussions diplomatiques : la situation des prisonniers et l’accès des familles aux détenus.
Pour Rabat, le dossier relève de décisions judiciaires et pénitentiaires internes. Pour les soutiens des détenus, il s’agit d’une question de droits humains directement liée au conflit du Sahara occidental. Ces deux lectures se confrontent depuis plusieurs années, sans mécanisme commun accepté par toutes les parties pour établir les faits.
La suite dépendra d’abord de l’état de santé des grévistes et de la réponse de l’administration pénitentiaire. Elle dépendra aussi de l’éventuelle reprise du dialogue sur les transferts, les visites et les soins. À l’échelle régionale, le dossier restera lié à la négociation conduite par l’ONU et à la capacité des acteurs maghrébins à éviter que la question des droits humains ne soit entièrement absorbée par la confrontation diplomatique.