Quand la pluie manque, l’eau devient une politique agricole

Au Maroc, le défi n’est plus seulement de produire du blé ou de l’orge. Il faut désormais les sauver quand la pluie se fait attendre. Dans un pays où la céréale reste au cœur de l’alimentation, de l’élevage et des revenus ruraux, chaque épisode de sécheresse rappelle qu’une récolte ne dépend plus seulement du calendrier agricole, mais aussi de la capacité de l’État à organiser l’eau.

C’est dans ce contexte que Rabat pousse l’irrigation de complément, une technique d’appoint qui n’a pas vocation à remplacer les pluies, mais à sécuriser les phases les plus sensibles du cycle des cultures. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de sécurité hydrique, déjà portée par le programme national 2020-2027 qui mobilise 115,4 milliards de dirhams, dont 25,1 milliards pour la gestion et la valorisation de l’eau dans l’agriculture.

Dar Khrofa, laboratoire d’une agriculture plus sobre en eau

Le 18 juillet 2026, dans le périmètre de Dar Khrofa, près de Larache, un projet hydro-agricole de 700 millions de dirhams a été lancé pour développer l’irrigation de complément des céréales sur 5 000 hectares répartis dans huit communes. Les autorités évoquent plus de 7 000 bénéficiaires, en majorité des agriculteurs de taille modeste. Le choix de cette zone n’est pas anodin : le Loukkos reste l’un des bassins agricoles les plus structurants du nord du Maroc.

Le dispositif annoncé repose sur une idée simple : apporter quelques irrigations ciblées au bon moment, notamment à la levée, à la floraison ou au remplissage du grain. Cette logique d’appoint peut faire la différence entre une campagne moyenne et une campagne perdue. Dans les essais menés par le Centre international de recherche agricole dans les zones arides, les rendements du blé et de l’orge augmentent nettement avec de faibles volumes d’eau supplémentaires, avec des gains observés au Maroc, où les essais cités sont passés de 4,6 à 5,8 tonnes par hectare.

Le message est clair : il ne s’agit plus de raisonner seulement en surface irriguée, mais en efficacité de l’eau. Dans un contexte de stress hydrique durable, les canaux, les réserves et les réseaux de distribution comptent autant que les semences. Le projet de Dar Khrofa s’ajoute ainsi à d’autres investissements hydrauliques du nord du pays, confirmant que le Maroc mise sur la modernisation des périmètres irrigués plutôt que sur l’extension incontrôlée des prélèvements.

Ce que change cette orientation pour les campagnes et les ménages

La dépendance du Maroc aux céréales pluviales reste forte. La FAO estime la production céréalière marocaine à 4,5 millions de tonnes en 2025, après des récoltes affectées par la sécheresse, et prévoit encore 11 millions de tonnes d’importations céréalières pour la campagne 2025/26. Pour 2026, l’organisme anticipe un rebond à 6,3 millions de tonnes grâce à des pluies plus favorables, mais la fragilité structurelle demeure.

Cette volatilité pèse d’abord sur les exploitants. Une récolte médiocre se traduit par des revenus comprimés, des achats d’aliments pour le bétail plus coûteux et, souvent, une plus grande dépendance à l’endettement. À l’échelle nationale, elle renchérit aussi la facture des importations et oblige l’État à intervenir sur les prix du pain et de la farine, pour protéger les ménages urbains comme les familles rurales. Le sujet n’est donc pas seulement agricole. Il touche aussi au pouvoir d’achat et à la stabilité du marché intérieur.

Le programme de complément d’irrigation vise à casser ce cercle. D’un côté, il cherche à stabiliser les rendements des céréales et des légumineuses. De l’autre, il doit mieux répartir la rareté de l’eau entre usages agricoles, eau potable et arbitrages territoriaux. C’est là que se joue la difficulté : irriguer davantage suppose des retenues, des transferts, des réseaux, mais aussi une discipline accrue dans l’usage de la ressource. Sans cela, l’appoint d’eau risque de devenir une nouvelle pression sur des bassins déjà fragilisés.

Dans les campagnes du nord, l’enjeu est concret. Une irrigation de complément bien pilotée peut sécuriser une saison entière. Mal pilotée, elle peut accentuer les inégalités entre exploitations équipées et petites parcelles encore dépendantes des caprices du ciel. C’est pourquoi les autorités insistent sur l’accompagnement technique, l’accès au matériel et la constitution de réserves hydriques capables d’assurer deux à trois apports d’eau durant les périodes critiques.

Une réponse marocaine à une tension qui dépasse le seul cadre national

Le cas marocain résonne bien au-delà de Rabat. En Afrique du Nord, la rareté de l’eau devient une variable stratégique, au même titre que l’énergie, les importations de céréales ou la météo des marchés mondiaux. Le Maroc, qui n’appartient à aucune grande communauté économique active comparable à la CEDEAO ou à la SADC, se situe dans l’espace maghrébin, où la question de la gestion de l’eau pèse sur la production agricole, la stabilité des prix et les équilibres sociaux.

Cette orientation intéresse aussi le reste du continent. ICARDA rappelle que l’irrigation de complément améliore la productivité de l’eau et réduit le risque d’échec des cultures dans les zones sèches. L’expérience marocaine sert donc de référence pour d’autres pays confrontés à la même équation : produire plus avec moins d’eau, sans enfermer l’agriculture dans une dépendance accrue aux prélèvements.

Le prochain test sera celui de l’exécution. Les autorités marocaines devront montrer que les 700 millions de dirhams annoncés à Dar Khrofa se traduisent en réseaux fonctionnels, en exploitations mieux desservies et en récoltes plus régulières. À l’échelle du pays, la question est simple : le Maroc peut-il transformer ses bassins irrigués en boucliers contre la sécheresse, sans épuiser l’eau qui les alimente ?