Une affaire de frontières, de réseaux et de réputation
À Rabat, le pouvoir sécuritaire a longtemps été présenté comme un atout de stabilité. Mais, dès qu’une crise éclate à la frontière ou dans le numérique, cette force devient aussi une ligne de fracture. Les nouvelles accusations visant des responsables marocains remettent au premier plan une question simple : où s’arrête la gestion de l’État, et où commence l’usage politique des appareils de sécurité ?
Le Maroc a construit, depuis son retour à l’Union africaine en janvier 2017, une diplomatie plus offensive sur le continent. Le royaume a aussi consolidé ses liens avec l’Europe, au premier rang desquels l’Espagne et la France, sur les dossiers migratoires et antiterroristes. Dans ce contexte, chaque soupçon portant sur le renseignement, les frontières ou la surveillance électronique dépasse vite le cadre national. Il touche des équilibres régionaux, et parfois panafricains.
Ce que dit l’ancien responsable marocain
Mehdi Hijaouy, ancien cadre du renseignement marocain aujourd’hui réfugié à l’étranger, met directement en cause deux figures centrales de l’appareil sécuritaire et politique du royaume : Abdellatif Hammouchi, qui dirige la sécurité intérieure et la police nationale, et Fouad Ali El Himma, longtemps considéré comme l’un des hommes les plus influents du Palais. Ses déclarations portent sur deux dossiers distincts, mais reliés par le même fil : le pouvoir des services.
Le premier concerne Ceuta. À l’été 2026, une poussée migratoire a de nouveau mis sous tension l’enclave espagnole, et un rapport policier espagnol a parlé d’une entrée planifiée, assortie d’une « permissivité » des forces marocaines, sans attribuer formellement une autorité politique ou un commanditaire précis. Hijaouy va plus loin. Il affirme qu’un mouvement d’une telle ampleur n’a pas pu se produire sans l’aval, ou au moins sans la connaissance, des plus hauts niveaux sécuritaires. Cette affirmation reste à ce stade une accusation, pas une preuve. Mais elle s’inscrit dans un faisceau d’indices déjà relevés par des enquêtes espagnoles.
Le second dossier concerne Pegasus, le logiciel espion développé par NSO Group. Hijaouy soutient que des techniciens de la société israélienne l’auraient présenté à Rabat dès 2017, avant qu’il ne soit déployé contre des cibles jugées sensibles. Cette chronologie est cohérente avec ce que des enquêtes internationales et des analyses techniques avaient déjà établi en 2021 : le Maroc figurait parmi les clients présumés de Pegasus, et plusieurs appareils liés à des journalistes, militants et personnalités ont porté des traces d’infection. Le royaume a toujours nié ces accusations.
La nouveauté du témoignage tient à un point précis : Hijaouy dit que Pegasus aurait servi non seulement contre des opposants ou des journalistes, mais aussi contre des dirigeants africains présents au sommet extraordinaire de l’Union africaine à Kigali, en mars 2018. L’UA confirme qu’un sommet extraordinaire s’est tenu à Kigali le 21 mars 2018 et qu’il a marqué une étape importante du projet de Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf. Mais, à ce stade, rien dans les sources publiques consultées ne permet de vérifier l’ampleur exacte de la cible alléguée ni l’identité des chefs d’État visés.
Pourquoi ces accusations comptent au-delà du Maroc
Le dossier Ceuta dit quelque chose de la relation très sensible entre Rabat et Madrid. La frontière n’est pas seulement un point de passage. Elle sert aussi de levier diplomatique, dans une région où les migrations, le contrôle maritime et la coopération policière sont étroitement imbriqués. Quand un rapport de police parle de « permissivité » du côté marocain, l’enjeu dépasse la seule crise de juillet : il renvoie à la capacité du royaume à réguler, ou à relâcher, les flux selon le contexte politique. Pour l’Espagne, l’impact est immédiat sur Ceuta. Pour le Maroc, il touche son image de partenaire fiable.
Le dossier Pegasus est encore plus large. Depuis les révélations de 2021, le Maroc traîne ce soupçon dans plusieurs capitales européennes et africaines. Les enquêtes du projet Pegasus ont montré qu’un même outil pouvait servir à suivre des journalistes, des militants, des diplomates et des responsables publics. Le Maroc a contesté ces révélations, mais de nouvelles publications en 2026 ont rouvert le dossier en décrivant un arsenal de surveillance plus vaste que le seul logiciel NSO. Dans ce paysage, la question n’est pas seulement technique. Elle est institutionnelle : qui décide des cibles, avec quels contrôles, et selon quelle chaîne de responsabilité ?
Les accusations de Mehdi Hijaouy prennent aussi un relief particulier parce qu’elles touchent des personnes déjà très exposées dans le débat public marocain. Abdellatif Hammouchi incarne la continuité sécuritaire. Fouad Ali El Himma symbolise, lui, le lien entre le Palais, les réseaux politiques et la stratégie d’influence. Le fait qu’un ancien insider les vise ensemble nourrit l’idée d’une gouvernance où la sécurité ne se limite pas à protéger l’État : elle peut aussi servir à discipliner l’espace politique et l’espace médiatique. C’est précisément ce que contestent, depuis des années, journalistes, défenseurs des droits humains et certains exilés marocains.
Ce que le continent doit surveiller
Pour l’Afrique du Nord comme pour le reste du continent, l’affaire rappelle une réalité devenue incontournable : les technologies de surveillance circulent plus vite que les mécanismes de contrôle. Pegasus n’est pas seulement un scandale marocain ou européen. Il pose une question africaine, au sens plein : comment moderniser les services de sécurité sans les soustraire au droit ? Les réponses ne se jouent pas uniquement à Rabat. Elles se discutent aussi à l’Union africaine, où la protection des données, la cybersécurité et la souveraineté numérique montent en puissance.
Le prochain point d’attention n’est donc pas seulement judiciaire. Il est politique et diplomatique. Si les accusations sur Ceuta trouvent un prolongement documentaire, elles peseront sur le dialogue Maroc-Espagne, déjà traversé par des épisodes de tension. Si des preuves techniques nouvelles apparaissent sur Pegasus, elles rouvriront un contentieux qui touche plusieurs capitales africaines autant que des capitales européennes. Dans les deux cas, le Maroc reste au centre d’un débat qui dépasse ses frontières : celui de la puissance sécuritaire, de ses limites, et du prix qu’un État paie lorsqu’il transforme le renseignement en instrument de rapport de force.