Au Maroc, un programme gouvernemental se mesure moins à ses objectifs qu’à sa capacité à modifier la vie quotidienne. Pour la nouvelle équipe dirigée par Fatima Ezzahra El Mansouri, le premier défi sera de transformer des promesses chiffrées en revenus, services publics et possibilités d’emploi perceptibles dans les villes comme dans les régions rurales.
Un mandat ouvert sous le signe des attentes sociales
Le 19 octobre 2026, devant les deux Chambres réunies à Rabat, la cheffe du gouvernement a présenté le programme qui doit guider l’exécutif pour la période 2026-2031. Cette déclaration précède le vote de confiance prévu par l’article 88 de la Constitution. Le roi Mohammed VI l’avait nommée le 29 septembre, après les élections législatives du 23 septembre.
Cette séquence ouvre un nouveau cycle politique, mais elle ne règle pas la question de la confiance. Le pouvoir d’achat, l’emploi des jeunes et l’accès aux services restent au cœur des attentes adressées aux institutions marocaines. Les engagements annoncés devront donc être suivis à travers les budgets, les textes d’application et les résultats observés sur le terrain.
Le programme place la réduction des écarts territoriaux parmi ses priorités. Il prévoit plus de 12 milliards de dirhams par an pour les régions à partir de 2027, ainsi que des contrats entre l’État et les collectivités liés à l’emploi, à l’investissement et à la réduction des disparités. Leur effet dépendra de la capacité des régions à piloter les projets et à rendre compte de l’usage des fonds.
Prix, pensions et revenus : des engagements à financer
Pour répondre à la hausse du coût de la vie, le gouvernement promet de revoir les circuits de commercialisation des viandes rouges et des produits de la pêche. Il veut limiter les intermédiaires jugés excessifs, mieux organiser l’approvisionnement et encadrer les liens entre exportations et marché local. Cette réforme pourrait toucher consommateurs, commerçants et producteurs, mais ses modalités restent à préciser.
L’exécutif annonce aussi une aide sociale directe portée progressivement de 500 à 1 000 dirhams d’ici la fin du mandat. Le ciblage doit davantage tenir compte des revenus des ménages. Il promet en parallèle une subvention automatique pour certaines factures d’électricité du logement principal, ainsi qu’une réforme progressive de l’impôt sur le revenu pour augmenter le revenu net des salariés.
La pension principale devrait atteindre au moins 3 000 dirhams par mois de manière progressive. Le programme prévoit également que les veuves puissent percevoir l’intégralité de la pension de leur défunt mari. Ces annonces répondent à des enjeux concrets de protection sociale, mais leur portée dépendra du calendrier, des critères d’éligibilité et du financement retenu.
Sur le plan macroéconomique, le gouvernement vise une croissance annuelle de 5 % entre 2027 et 2031, une inflation plafonnée à 2 % et une dette publique ramenée à 62 % du PIB en 2031. Il cible aussi un déficit budgétaire proche de 3 %. Ce sont des objectifs, non des résultats acquis. Leur réalisation dépendra notamment de la conjoncture, des recettes publiques et de la concrétisation des investissements annoncés.
Jeunesse, école et lutte contre la corruption
Le volet emploi prévoit, à partir de 2027, de former 100 000 jeunes par an selon les besoins des entreprises et d’offrir une première expérience professionnelle à environ 100 000 autres. Le gouvernement veut aussi développer l’apprentissage et accompagner des petites entreprises. La priorité sera de relier ces parcours aux emplois disponibles, y compris hors des grands centres urbains.
Dans l’éducation, l’objectif affiché est que 80 % des élèves maîtrisent les apprentissages fondamentaux d’ici à 2031. Le plan prévoit des évaluations régulières, un accompagnement renforcé et la généralisation d’établissements pilotes. L’enjeu ne se limite pas aux résultats scolaires : il concerne aussi les inégalités entre établissements, la formation des enseignants et les conditions d’apprentissage dans les zones éloignées.
La lutte contre la corruption constitue un autre engagement majeur. Le gouvernement veut criminaliser l’enrichissement illicite, sanctionner les conflits d’intérêts et renforcer le contrôle des marchés publics. Le programme s’attaque ainsi à des pratiques susceptibles de peser sur la concurrence et la confiance envers les institutions. Il reste à connaître les textes proposés, les garanties de contrôle et les moyens accordés aux organismes chargés de les appliquer.
Les réformes sociales comprennent également la mise en œuvre de la réforme du Code de la famille. Le dossier est sensible : il touche aux droits et aux responsabilités au sein des familles, dans un débat où les positions sociales et politiques ne sont pas uniformes. Le calendrier législatif et le contenu précis des mesures seront donc déterminants.
Des objectifs nationaux, des enjeux régionaux
Au-delà des frontières marocaines, les orientations sur l’eau, l’énergie et l’industrie ont une portée nord-africaine. Le gouvernement vise notamment une part de plus de 52 % d’énergies renouvelables dans le mix énergétique en 2030 et veut mobiliser 1,8 milliard de mètres cubes d’eau grâce au dessalement à l’horizon 2031. Ces chantiers concernent aussi la sécurité énergétique, les usages agricoles et la pression croissante sur les ressources.
Le Maroc appartient à l’Union du Maghreb arabe (UMA), organisation régionale qui réunit cinq pays d’Afrique du Nord, mais dont l’intégration demeure limitée. Les projets marocains d’infrastructures, de production et de logistique s’inscrivent aussi dans une ambition africaine plus large. Leur portée continentale dépendra toutefois des partenariats effectivement conclus et de leur articulation avec les échanges africains.
La feuille de route est désormais posée. Le vote de confiance ouvrira la séquence institutionnelle ; les budgets et les premières mesures diront ensuite quelles promesses deviennent prioritaires. Pour les Marocains, le test sera tangible : évolution des prix et des revenus, accès aux emplois, qualité de l’école et réduction des écarts entre territoires.