Un scrutin qui mesurait d’abord la patience des Marocains

Au Maroc, les élections ne servent pas seulement à distribuer des sièges. Elles disent aussi si les électeurs croient encore que le vote peut accélérer le changement, dans un pays où la demande d’emplois, de services publics et de justice sociale reste forte. En 2021, cette question pesait lourd à Rabat, mais aussi dans les villes moyennes et dans les campagnes, où l’accès aux opportunités reste inégal. La campagne s’est déroulée dans un climat de réserves, avec une fatigue visible après la pandémie et des attentes élevées autour du nouveau modèle de développement présenté quelques mois plus tôt.

Ce contexte n’était pas anodin. Le Royaume du Maroc reste une monarchie constitutionnelle où la Chambre des représentants joue un rôle important dans la formation du gouvernement et dans le débat sur les réformes. Les élections législatives du 8 septembre 2021 se sont tenues en même temps que les communales et les régionales, une première dans l’histoire politique du pays. Le geste visait aussi à donner davantage de lisibilité au calendrier institutionnel, alors que le pouvoir exécutif devait traduire en mesures concrètes les promesses sociales et économiques accumulées depuis plusieurs années.

Des réformes électorales pensées pour élargir la représentation

Le scrutin de 2021 ne ressemblait pas à celui de 2016. La loi électorale avait changé, notamment avec un nouveau mode de calcul du quotient électoral, et avec des mécanismes destinés à mieux représenter les femmes et les jeunes. Le Conseil national des droits de l’homme a rappelé que ces élections se déroulaient dans un cadre juridique modifié, avec trois scrutins organisés le même jour et des dispositions nouvelles pour la participation des femmes dans les instances élues.

En amont du vote, le Haut-Commissariat au Plan a estimé à près de 25,226 millions le nombre de Marocains en âge de voter. Parmi eux, 17,509 millions étaient inscrits sur les listes électorales au 31 juillet 2021, soit un taux d’inscription de 69,4 %. Le même document montrait une forte différence entre le rural et l’urbain, ainsi qu’entre hommes et femmes. Ces écarts disent beaucoup du fossé civique qui traverse encore le pays. Voter ne relève pas partout du même rapport à l’État, ni du même accès aux réseaux politiques.

Les femmes étaient aussi au cœur des ajustements institutionnels. L’UIP indique que 90 femmes ont été élues à la Chambre des représentants en 2021, soit 22,8 % des sièges. C’est un progrès réel, mais encore limité au regard de la place des Marocaines dans la société et dans l’économie. Les chiffres du HCP et de la Banque mondiale rappellent d’ailleurs que la participation féminine au marché du travail reste faible, autour de 19 % selon une estimation récente du HCP, ce qui pèse sur leur présence dans l’espace public et sur leur poids politique.

Le vote de septembre a confirmé le basculement politique

Le 8 septembre 2021, la participation finale a atteint 50,18 %, selon le ministère de l’Intérieur relayé par la MAP et repris par plusieurs médias. C’est un niveau supérieur à celui de 2016, mais il ne traduit pas un enthousiasme massif. Il montre plutôt qu’une partie importante du corps électoral a voulu peser dans un moment jugé décisif, sans effacer la distance qui s’est installée entre une partie des citoyens et leurs partis.

Le verdict politique a été net. L’UIP, sur la base des résultats officiels, attribue 102 sièges au Rassemblement national des indépendants, 87 au Parti authenticité et modernité, 81 au Parti de l’Istiqlal et seulement 13 au Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2011. Reuters avait déjà résumé cette chute spectaculaire du PJD, relégué bien loin des premières places. Le basculement a été interprété comme la sanction d’une décennie de promesses incomplètes, mais aussi comme la preuve qu’une alternance reste possible sans rupture institutionnelle.

Ce déplacement n’a pas seulement changé les équilibres entre partis. Il a aussi déplacé les attentes vers la nouvelle majorité, appelée à transformer les priorités du nouveau modèle de développement en politiques publiques visibles. Dans les faits, cela signifiait répondre sur l’école, la santé, l’emploi et les transports, les thèmes qui revenaient le plus souvent dans les enquêtes d’opinion et dans le débat public. La Banque mondiale notait au printemps 2021 qu’environ 30 % des 15-24 ans étaient ni en emploi, ni en formation, ni en études, un indicateur qui éclaire la frustration des jeunes électeurs.

Ce que les frustrations racontent du Maroc de 2021

La frustration électorale ne tombe pas du ciel. Elle s’enracine dans une économie qui a certes rebondi après le choc de 2020, mais où la création d’emplois reste trop lente. La Banque mondiale a indiqué que le PIB marocain a progressé de 7,4 % en 2021 après une contraction de 6,3 % en 2020, tout en soulignant que cette reprise n’effaçait ni le retard accumulé sur la trajectoire d’avant-crise ni les vulnérabilités structurelles. La même institution relevait aussi que l’inflation est restée contenue en moyenne en 2021, avant de remonter ensuite sous l’effet des pressions importées.

Pour les citadins, la question centrale reste souvent celle du salaire, du logement et des services publics. Pour les habitants des provinces, elle touche aussi l’accès aux routes, à la santé et à l’administration de proximité. Les données du HCP montrent que les électeurs potentiels étaient majoritairement urbains, mais que l’inscription sur les listes demeurait plus forte dans le monde rural. Ce contraste éclaire une réalité simple : au Maroc, la participation politique ne se lit pas seulement à travers le taux de vote national, mais aussi à travers des géographies très différentes du consentement et de l’attente.

Le CNDH a, de son côté, relevé pendant la campagne plusieurs alertes, parmi lesquelles des cas de violences verbales et physiques, des discriminations contre les femmes, des accusations d’usage d’argent et de dons en nature, ou encore des difficultés rencontrées par les observateurs. L’institution n’a pas conclu à une rupture générale de la transparence, mais elle a décrit un terrain électoral imparfait, où la compétition démocratique reste traversée par des pratiques contestées.

Une séquence marocaine qui compte au-delà de Rabat

La portée continentale de ce scrutin dépasse le seul cas marocain. Le Royaume du Maroc occupe une place particulière en Afrique du Nord, à la croisée des débats sur la gouvernance, la représentation des femmes, la réforme de l’État social et l’articulation entre stabilité institutionnelle et renouvellement politique. L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir quel parti gouverne, mais si le système produit des réponses crédibles à la crise de confiance.

Pour la région, ce vote a aussi servi de test. Il a montré qu’un pays peut organiser trois scrutins le même jour, accroître la représentation féminine et conserver une forte participation, tout en restant traversé par des frustrations sociales profondes. C’est un signal observé bien au-delà de l’Afrique du Nord, à un moment où plusieurs sociétés africaines cherchent à concilier légitimité électorale, efficacité publique et inclusion. Au Maroc, la suite dépendait alors de la capacité du futur gouvernement à transformer la victoire électorale en résultats tangibles, avant que la patience civique ne s’effrite davantage.