Quand l’eau circule sous la poussière

Dans les oasis du Maroc, l’enjeu n’est pas seulement de faire venir l’eau. Il faut aussi la garder, la partager et l’acheminer sans la perdre. C’est là que les khettaras, ces galeries souterraines creusées à la main, prennent tout leur sens. Elles racontent une manière marocaine de vivre avec l’aridité, sans rompre l’équilibre fragile entre culture, agriculture et ressource commune.

Le sujet dépasse largement la seule mémoire des oasis. Au Maroc, la pression sur l’eau est devenue structurelle. La Banque mondiale rappelle que le pays figure parmi les États les plus pauvres en eau, avec un niveau de ressources déjà classé en stress hydrique sévère et une situation appelée à se durcir d’ici 2030. Le rapport souligne aussi l’impact du pompage excessif sur les nappes souterraines, un point central pour comprendre la fragilité actuelle des khettaras.

Un héritage hydraulique au cœur des oasis marocaines

Les khettaras, appelées aussi khattara ou rhettara selon les régions et les usages, sont des galeries en légère pente qui captent une nappe ou une source souterraine et conduisent l’eau vers la surface par gravité. L’UNESCO les décrit comme un système de gestion ingénieux, adapté aux oasis et aux zones désertiques, où l’eau est d’abord une question d’organisation collective avant d’être une question d’ingénierie.

Ce savoir-faire s’inscrit dans une histoire longue. Dans le sud marocain, il a structuré les oasis, les palmeraies et les routes commerciales. À Figuig, la FAO a inscrit en 2022 le système oasis-ksour au titre des systèmes ingénieux du patrimoine agricole mondial. L’organisation y rappelle que les galeries de khettara amènent l’eau de la nappe à la surface, puis que sa distribution suit des règles communautaires précises.

Le Maroc a aussi engagé une démarche de sauvegarde patrimoniale plus formelle. En 2026, l’UNESCO a accordé une assistance préparatoire pour une candidature des savoirs liés aux khettaras sur la liste du patrimoine culturel immatériel nécessitant une sauvegarde urgente. L’institution cite trois menaces principales : l’épuisement des réserves souterraines, la perte de transmission des techniques et la dégradation des ouvrages, aggravée par des épisodes de sécheresse et d’inondation.

Ce qui menace aujourd’hui le système

Le premier facteur de déclin est connu : le pompage motorisé. Les forages et les motopompes captent l’eau directement dans les nappes, souvent plus vite que leur recharge naturelle. La Banque mondiale indique que les prélèvements souterrains au Maroc dépassent la capacité renouvelable estimée, ce qui accélère l’assèchement des galeries traditionnelles conçues pour des nappes peu profondes.

Le second facteur est social. Les khettaras exigent un entretien régulier, des équipes, des tours de travail et des maîtres d’œuvre capables de lire le sous-sol. Or la FAO note que les systèmes traditionnels de gestion de l’eau se détériorent dans les oasis de Drâa-Tafilalet, sous l’effet du changement climatique, de la pression démographique et de la modernisation agricole. L’exode des jeunes fragilise encore davantage la transmission.

Le changement climatique agit comme multiplicateur de crise. La baisse des pluies, l’irrégularité des saisons et la multiplication des épisodes extrêmes réduisent la recharge des nappes. La Banque mondiale et la FAO convergent sur ce point : la sécurité hydrique du Maroc dépend de plus en plus d’une gestion fine des ressources, dans les zones urbaines comme dans les territoires oasiens.

Entre patrimoine vivant et arbitrage économique

La vraie question n’est donc pas de choisir entre tradition et modernité. Elle est de savoir quelles formes de modernisation renforcent la ressource commune et lesquelles l’épuisent. Dans plusieurs oasis, des projets hybrides ont vu le jour, avec des pompes solaires couplées à des khettaras ou des systèmes d’irrigation localisée. Une étude indexée par la FAO décrit précisément ce dilemme : pomper ou disparaître, c’est-à-dire adapter le système sans le vider de sa logique collective.

Cette évolution a un effet direct sur les équilibres locaux. Pour les agriculteurs, elle peut sécuriser une partie des récoltes. Pour les collectivités, elle impose de nouveaux coûts et de nouvelles règles. Pour les détenteurs des savoirs, elle pose une autre question : si l’eau est encore là, mais que la pratique disparaît, que reste-t-il du système ? À Figuig comme dans le sud marocain, la gestion de l’eau demeure liée à des institutions communautaires telles que la jmâa, l’assemblée locale, et à des figures techniques chargées de répartir les tours d’eau.

Le Maroc n’est pas seul à affronter ce dilemme. Dans tout l’espace méditerranéen et sahélo-saharien, les sociétés cherchent des réponses à la raréfaction de l’eau, à la baisse des nappes et à la tension entre agriculture vivrière, croissance urbaine et sécurité alimentaire. Mais les khettaras offrent un cas particulièrement parlant, parce qu’elles montrent qu’une infrastructure ancienne peut encore nourrir la réflexion contemporaine sur la sobriété hydrique.

Ce que l’Afrique du Nord regarde ici

La portée de ce dossier dépasse le Maroc. D’abord parce que l’Afrique du Nord entre dans une zone de vulnérabilité hydrique aiguë, où les États doivent arbitrer entre irrigation, eau potable et usages industriels. Ensuite parce que les khettaras rappellent qu’une réponse africaine à la crise de l’eau peut partir de savoirs locaux, d’institutions communautaires et d’une lecture patiente du territoire. Ce n’est pas un retour en arrière. C’est une base de travail pour des politiques plus sobres et plus justes.

Le signal à suivre se situe désormais sur deux plans. Sur le plan patrimonial, la candidature portée avec l’appui de l’UNESCO pourrait renforcer la reconnaissance internationale des savoirs liés aux khettaras. Sur le plan agricole et hydraulique, la poursuite des projets de réhabilitation dans les oasis du sud marocain dira si ces galeries resteront un héritage figé ou un outil encore utile à la vie des territoires. Dans les deux cas, le Maroc avance sur une ligne fine : préserver une mémoire de l’eau tout en réinventant sa gestion.