Une réforme qui touche le cœur du métier

À Rabat, le bras de fer entre les avocats et l’État dépasse la seule querelle de texte. Il dit quelque chose de plus large : la place réelle des professions de justice dans un Maroc qui veut moderniser ses institutions sans fragiliser les contre-pouvoirs du quotidien. Pour les justiciables, l’enjeu est immédiat. Une audience reportée, un dossier bloqué, un délai qui s’allonge, ce sont des droits qui s’éloignent.

Le conflit s’inscrit aussi dans un moment institutionnel précis. Le projet de loi n° 66.23, qui organise la profession d’avocat, a été présenté par le ministère de la Justice au printemps avant d’être adopté par la Chambre des représentants le 19 mai 2026. Le texte a ensuite poursuivi son parcours législatif jusqu’à son adoption en août, malgré la contestation du barreau.

Ce que contestent les barreaux marocains

Jeudi 10 septembre 2026, l’Association du barreau marocain, plus connue sous le sigle ABAM, a décidé de prolonger la grève nationale engagée depuis près de trois mois. Réunis à Rabat, ses responsables ont confirmé que le boycott des activités professionnelles restait en vigueur, avec une nouvelle réunion fixée au 20 septembre pour trancher la suite du mouvement.

Le point de rupture porte d’abord sur l’organisation interne de la profession. L’ABAM estime que la réforme modifie les règles de gestion financière des barreaux et les procédures disciplinaires. Les avocats y lisent aussi une extension du rôle de l’autorité gouvernementale chargée de la justice et du ministère public dans des domaines qu’ils considèrent comme relevant de leur autonomie professionnelle. Le ministère, lui, présente la réforme comme un jalon de modernisation de la justice et de clarification du cadre d’exercice.

Selon la page officielle du ministère de la Justice consacrée à la profession, le Maroc comptait 15 664 avocats référencés dans les données publiques du département. Cette réalité donne une idée de l’ampleur du sujet : la réforme ne concerne pas seulement une corporation organisée, mais un maillon central de l’accès au droit dans tout le Royaume.

Un conflit professionnel, mais aussi un test pour la justice

La contestation ne s’arrête pas à une lecture corporatiste. Les avocats défendent une idée classique de leur métier : une défense indépendante, capable de tenir tête à l’administration comme au parquet. C’est précisément ce point qui nourrit la tension. Pour eux, toucher à la discipline, à la gouvernance financière et aux mécanismes internes sans accord large revient à réduire leur marge d’action. Pour le gouvernement, au contraire, l’enjeu est de mettre à jour des règles anciennes et d’harmoniser la profession avec une justice plus encadrée et plus lisible.

La grève a déjà eu des effets concrets sur le fonctionnement des juridictions. APA a rappelé en février que la précédente suspension des activités avait entraîné le report de nombreuses audiences civiles, pénales et commerciales à travers le Royaume. Cette fois encore, la prolongation du boycott alourdit les calendriers des tribunaux, avec un coût direct pour les justiciables, les petites entreprises, les familles en litige et les professionnels qui vivent du rythme judiciaire.

Dans les grands centres urbains, l’impact se mesure d’abord en retards de procédure. Dans les territoires plus éloignés des grandes cours d’appel, il se traduit aussi par des déplacements coûteux, des reports en cascade et un accès plus fragile à la défense. Autrement dit, une crise professionnelle devient vite une crise de service public.

Rabat, la médiation attendue et l’horizon politique

L’ABAM laisse toutefois une porte entrouverte. Son président, El Houssain Iziani, a appelé le prochain gouvernement à reprendre le dialogue avec la profession après les élections, quelle que soit l’issue du scrutin. Ce choix n’est pas anodin. Il signale que les avocats ne veulent pas seulement contester un texte, mais obtenir une négociation politique durable sur les garanties d’indépendance et les règles du métier.

La date du 20 septembre devient donc un repère utile. D’ici là, le dossier reste suspendu entre trois scènes : le Parlement, qui a déjà tranché ; le gouvernement, qui défend son texte ; et les barreaux, qui maintiennent la pression. Dans un système judiciaire où la confiance se construit aussi par la capacité des acteurs à dialoguer, cette séquence sert de test. Non seulement pour la profession d’avocat, mais aussi pour la méthode de réforme publique au Maroc.

À l’échelle régionale, le sujet résonne au-delà des frontières marocaines. Dans plusieurs pays d’Afrique du Nord et du continent, les professions juridiques contestent régulièrement des réformes qui touchent à leur gouvernance, à la fiscalité ou au contrôle disciplinaire. Le cas marocain rappelle qu’une modernisation institutionnelle réussie ne tient pas seulement à la qualité d’une loi. Elle dépend aussi de la confiance de ceux qui font vivre la justice au quotidien.