Au Maroc, l’intelligence artificielle devient un portefeuille ministériel à part entière. Cette évolution donne un visage politique à des objectifs déjà chiffrés pour 2030. Elle pose surtout une question concrète : comment transformer les ambitions numériques en emplois, en services publics plus accessibles et en capacités technologiques locales ?

Un nouveau portefeuille au cœur de la stratégie numérique

Le 16 octobre 2026, à Rabat, le roi Mohammed VI a nommé Ahmed Rahhou ministre de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration. Il quitte ainsi la présidence du Conseil de la concurrence, qu’il dirigeait depuis mars 2021. La nouvelle équipe gouvernementale est dirigée par Fatima Ezzahra El Mansouri, selon l’annonce officielle de la composition du gouvernement. La composition du nouveau gouvernement marocain confirme l’existence d’un portefeuille qui associe explicitement IA, numérique et réforme administrative.

Cette nomination intervient après plusieurs années de préparation des politiques numériques. La stratégie Digital Morocco 2030, présentée en 2024, vise à développer l’économie numérique et à moderniser les services publics. Elle ambitionne notamment 240 000 emplois directs dans le secteur et une contribution de 100 milliards de dirhams au produit intérieur brut à l’horizon 2030. Ces chiffres décrivent des objectifs, pas des résultats déjà obtenus. La présentation gouvernementale de Digital Morocco 2030 inscrit aussi cette stratégie dans les priorités de compétitivité et d’inclusion.

La feuille de route Maroc IA 2030, présentée en septembre 2026, précise le volet consacré à l’intelligence artificielle. Elle fixe trois cibles : 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée au PIB, 50 000 emplois directs et indirects, et 200 000 personnes formées ou certifiées d’ici 2030. Le ministère marocain chargé du numérique a détaillé ces objectifs lors d’une présentation à Rabat. Le média marocain Médias24 a également rendu compte de cette étape et des chantiers annoncés. Les objectifs officiels de la feuille de route Maroc IA 2030 reposent notamment sur les infrastructures, la formation et le développement de solutions locales. Le point de Médias24 sur les chantiers de Maroc IA 2030 apporte un éclairage indépendant sur leur état d’avancement.

De la banque à la régulation de l’économie

Le parcours d’Ahmed Rahhou traverse plusieurs secteurs. Diplômé de l’École polytechnique en 1980 puis de l’École nationale supérieure des télécommunications en 1982, il a commencé dans l’informatique à Royal Air Maroc. Il a ensuite travaillé dans la banque et dirigé Lesieur Cristal à partir de 2003. De 2009 à 2019, il a dirigé le Crédit immobilier et hôtelier, avant de devenir ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne. En 2021, il a pris la tête du Conseil de la concurrence, l’institution chargée notamment de veiller au respect des règles de concurrence.

À ce poste, il a notamment supervisé une procédure concernant GlovoApp Morocco, plateforme de commande et de livraison de repas. Ouverte en février 2024, elle s’est achevée en juillet 2025 par un accord de transaction. Celui-ci prévoit la suppression de clauses d’exclusivité imposées aux restaurants partenaires et le plafonnement à 30 % des commissions de la plateforme. Ce dossier illustre un enjeu qui accompagnera aussi la politique numérique : soutenir l’innovation tout en encadrant le pouvoir économique des plateformes.

Cette expérience de régulation pourra compter dans un ministère qui devra arbitrer entre plusieurs intérêts. Les administrations chercheront à numériser leurs procédures. Les entreprises technologiques demanderont des infrastructures, des compétences et des règles prévisibles. Les petites entreprises et les travailleurs indépendants, eux, auront besoin d’outils accessibles et de protections adaptées. La stratégie ne se mesurera donc pas seulement au nombre de projets lancés, mais aussi à la façon dont leurs bénéfices se répartissent.

Les compétences et les territoires, test décisif

Les objectifs d’emploi et de formation donnent une indication de l’ampleur du défi. Former ou certifier 200 000 personnes à l’IA d’ici 2030 suppose des parcours adaptés aux étudiants, aux salariés et aux personnes en reconversion. Il faudra aussi relier ces formations aux besoins réels des entreprises et des services publics. Un chiffre national ne garantit pas, à lui seul, que les possibilités atteindront les régions éloignées des grands pôles économiques.

La feuille de route mentionne des infrastructures de calcul, des centres de données, des plateformes partagées entre administrations et des modèles linguistiques nationaux. Ces outils peuvent renforcer la maîtrise locale des données et faciliter la création de services adaptés aux usages marocains. Mais leur utilité dépendra de conditions très concrètes : la qualité des réseaux, le coût d’accès, la disponibilité des données et la capacité des administrations à faire fonctionner les nouveaux systèmes.

La réforme administrative donne à cette stratégie un contact direct avec la vie quotidienne. Des démarches mieux conçues peuvent réduire les délais et simplifier l’accès aux services. Toutefois, la numérisation ne doit pas transformer l’absence d’équipement ou de compétences en obstacle supplémentaire. Les usagers des zones rurales, les personnes peu à l’aise avec les outils numériques et les petites structures ne rencontrent pas les mêmes difficultés que les grandes entreprises ou les administrations centrales.

Une ambition marocaine dans une compétition régionale

Au Maghreb, le Maroc inscrit cette politique dans une recherche de compétitivité, d’investissement et de souveraineté numérique. L’Union du Maghreb arabe constitue le cadre régional formel, même si la coopération numérique entre pays voisins reste à construire. À l’échelle continentale, l’Union africaine a adopté une stratégie pour l’intelligence artificielle qui encourage des capacités, des compétences et des usages adaptés aux réalités africaines. Le défi commun consiste à développer des technologies utiles sans dépendre entièrement d’infrastructures, de plateformes ou de modèles conçus ailleurs.

La nomination d’Ahmed Rahhou donne désormais un responsable politique clairement identifié à la mise en œuvre. Elle ne garantit pas l’atteinte des objectifs annoncés. Les prochains repères seront les budgets effectivement mobilisés, les programmes de formation ouverts, les infrastructures opérationnelles et les premiers services déployés. C’est à ces résultats, et à leur répartition entre les territoires et les acteurs économiques, que se mesurera la portée de la stratégie marocaine.