Une promesse de pouvoir d’achat, mais pas encore de confiance
Dans les villes marocaines, la question n’est pas seulement de savoir combien on gagne. Elle est de savoir si un salaire permet encore de se loger, de se déplacer et de construire une vie adulte. À Casablanca comme dans d’autres centres urbains, beaucoup de jeunes actifs ont le sentiment de courir après des prix qui montent plus vite que leurs revenus. C’est dans ce climat que la promesse d’un salaire minimum porté à 5 000 dirhams a été brandie pendant la campagne législative.
L’annonce a pris de l’ampleur parce qu’elle touche un sujet très concret. Au Maroc, le salaire minimum interprofessionnel garanti, ou SMIG, fixe le plancher légal de rémunération dans une partie de l’économie formelle. Le débat sur ce seuil dépasse donc la technique sociale. Il dit quelque chose de la place du travail, du coût de la vie et de la capacité des partis à parler aux jeunes urbains, souvent salariés précaires, freelances ou en emploi irrégulier.
Un scrutin décisif dans un Royaume en recomposition
Le vote législatif du 8 septembre 2021 a fermé une séquence politique importante au Maroc. Les élections ont porté au premier plan le Rassemblement national des indépendants et le Parti authenticité et modernité, deux formations qui allaient ensuite figurer dans la future majorité avec le Parti de l’Istiqlal. Le calendrier officiel du scrutin est attesté par les institutions électorales du Royaume.
Ce moment électoral s’inscrivait aussi dans une séquence régionale plus large. En Afrique du Nord, les arbitrages sociaux pèsent lourd dans les urnes, car la pression démographique, l’urbanisation rapide et la montée du coût de la vie déplacent le débat politique vers le pouvoir d’achat. Le Maroc, qui appartient à la région nord-africaine et au cadre maghrébin, n’échappe pas à cette logique.
À Rabat, capitale du Maroc, la campagne a donc beaucoup parlé d’emploi, de salaire et de protection sociale. Mais le point de tension restait le même : qui peut promettre quoi, et à quel rythme ? Dans un système où plusieurs leviers économiques relèvent à la fois du gouvernement, du dialogue social et des équilibres budgétaires, les annonces de campagne n’ont pas la même portée qu’une décision déjà financée et négociée. C’est précisément ce décalage qui nourrit la prudence de nombreux électeurs.
Des jeunes présents dans le pays, mais moins dans les listes
Les chiffres confirment cette distance. Selon les données du Haut-Commissariat au Plan, les 18-34 ans représentaient 19 % des inscrits sur les listes électorales en 2021, alors qu’ils comptaient davantage dans le corps social du pays. Au 31 juillet 2021, le Maroc recensait 17,509 millions de personnes inscrites sur les listes, pour un taux d’inscription de 69,4 %. Le taux tombe à 33,6 % chez les 18-24 ans, ce qui traduit un décrochage net entre jeunesse sociale et participation électorale.
Ce décrochage ne se limite pas au vote. Il reflète aussi la fragilité de l’insertion économique. En 2021, le chômage national restait élevé chez les 15-24 ans, à plus de 31 % au troisième trimestre puis 32,7 % au quatrième trimestre selon les publications du HCP. La même source rappelle qu’une part importante des jeunes reste hors du marché du travail, souvent sans formation, sans emploi et sans perspective immédiate d’accès à un revenu stable.
Dans ce contexte, une hausse du salaire minimum à 5 000 dirhams peut sembler forte sur le plan symbolique, mais insuffisante pour une génération confrontée à des loyers urbains élevés, à des parcours professionnels discontinus et à la multiplication des contrats informels. À Casablanca, le contraste est particulièrement visible : la métropole concentre les opportunités, mais elle concentre aussi les dépenses les plus lourdes. Le problème n’est donc pas seulement le niveau du SMIG. C’est l’écart entre ce seuil et la réalité du marché du travail.
Le vrai enjeu : passer de la promesse au mécanisme
La controverse autour des 5 000 dirhams révèle un enjeu plus large : la crédibilité des partis face à une jeunesse qui ne se reconnaît plus dans les slogans. Beaucoup de jeunes Marocains ne demandent pas seulement une hausse nominale. Ils attendent des trajectoires lisibles : un premier emploi, un salaire qui suit l’inflation, une protection sociale accessible et une possibilité réelle de se projeter. Sans cela, la promesse salariale reste perçue comme un chiffre de campagne, pas comme un changement de vie.
Le sujet touche aussi l’économie formelle et l’économie informelle. Dans les entreprises déclarées, une hausse du salaire plancher modifie les coûts, la hiérarchie salariale et parfois les négociations sectorielles. Dans les activités informelles, elle peut rester sans effet direct. C’est pourquoi les jeunes freelances, les salariés intermittents ou les travailleurs de service ressentent souvent une double frustration : ils sont exposés à la hausse du coût de la vie, mais ne bénéficient pas pleinement des protections censées accompagner le salariat.
Dans le Maroc de 2021, la campagne a ainsi agi comme un révélateur. Les partis ont mis en avant le pouvoir d’achat, la santé, l’éducation et l’emploi. Pourtant, la question décisive restait la même : comment transformer une promesse de campagne en politique publique durable, sans creuser l’écart entre villes et périphéries, diplômés et non-diplômés, salariés stables et travailleurs précaires ? C’est sur ce point que les électeurs, surtout les plus jeunes, ont jugé l’offre politique.
Un signal à suivre bien au-delà du Maroc
Cette séquence marocaine dépasse le seul cadre national. Dans plusieurs pays africains, la jeunesse urbaine attend des réponses plus tangibles sur l’emploi, le logement et la mobilité sociale. Le débat sur le salaire minimum, lorsqu’il devient central, agit comme un test de confiance entre les partis et une génération qui regarde moins les sigles que les effets concrets. Le Maroc, dans l’espace nord-africain, illustre ainsi une tendance continentale : les élections se gagnent de plus en plus sur la capacité à parler au quotidien social, pas seulement sur les grands équilibres institutionnels.
Au lendemain du scrutin, la vraie question n’était pas de savoir qui avait lancé la meilleure formule. Elle était de savoir si la future majorité pouvait convertir ses engagements en hausse de revenus, en politiques d’emploi et en meilleure intégration des jeunes. C’est là que se joue, au Maroc comme ailleurs en Afrique du Nord, la différence entre une campagne habile et une attente sociale durablement déçue.