Une jeunesse marocaine qui ne veut plus de promesses creuses
À Casablanca, beaucoup de jeunes ne regardent pas les législatives comme un rendez-vous démocratique ordinaire. Ils y voient plutôt un test : celui de la capacité des institutions à répondre, enfin, au coût de la vie, à l’emploi et à des services publics jugés trop inégaux. Dans la ville la plus peuplée du Maroc et au cœur de son économie, le débat électoral se heurte à une question simple : que change réellement un vote quand la vie quotidienne, elle, n’a pas changé ?
Le Maroc arrive à ce scrutin dans un climat particulier. Depuis les mobilisations de la Génération Z 212 à l’automne 2025, la santé, l’école et la corruption sont redevenues des sujets centraux du débat public. Le gouvernement a répondu par des annonces budgétaires et par un effort affiché sur la participation politique des jeunes, mais la défiance reste forte. Un ancien relevé du Haut-Commissariat au Plan montrait déjà un faible niveau de confiance des jeunes dans les partis politiques ; les tensions de 2025 ont surtout confirmé cette fracture de représentation.
Le scrutin, les chiffres et le fossé générationnel
Les législatives marocaines se tiennent le mercredi 23 septembre 2026, dans un contexte où l’abstention est scrutée comme l’un des enjeux majeurs du vote. Le précédent de 2021 reste dans tous les esprits : la participation nationale avait atteint 50,35 %, un niveau supérieur à 2016, mais largement porté par la concomitance avec les autres scrutins du même jour. Plusieurs observateurs estiment que ce contexte ne se reproduit pas cette fois, ce qui alimente les craintes d’une mobilisation plus faible.
Le déséquilibre générationnel est net. Les jeunes représentent environ un quart de la population marocaine, mais leur poids dans le corps électoral ne suit pas la même pente : les dernières données disponibles indiquent que 15 % des électeurs inscrits ont entre 25 et 34 ans, contre seulement 4 % entre 18 et 24 ans. Autrement dit, une partie importante de la jeunesse vit les politiques publiques sans se sentir pleinement représentée dans les urnes.
Cette distance entre population jeune et participation électorale n’est pas née avec la Génération Z 212. Le HCP notait déjà, dans une étude de référence sur les jeunes, que seuls 24 % d’entre eux accordaient une grande ou moyenne confiance aux partis politiques. Le problème n’est donc pas seulement conjoncturel. Il touche la crédibilité même de l’offre partisane, dans un pays où l’élection n’efface pas, à elle seule, la défiance accumulée.
Au Maroc, ce malaise se lit aussi dans l’économie réelle. Au premier trimestre 2026, le taux de chômage des 15-24 ans s’élevait à 29,2 %, selon le Haut-Commissariat au Plan. Pour les diplômés, pour les jeunes urbains et pour une partie du monde rural, l’enjeu n’est pas théorique. Il est immédiat : travailler, gagner assez, se loger, se soigner et étudier dans des conditions dignes.
Réformes annoncées, attentes persistantes
Face à cette pression sociale, Rabat a multiplié les signaux. Le gouvernement a adopté un dispositif de soutien financier aux jeunes candidats de moins de 35 ans, y compris sans affiliation politique, avec une prise en charge pouvant aller jusqu’à 75 % des dépenses de campagne. Cette mesure vise à corriger une partie des inégalités d’accès à la compétition électorale, dans un système où les réseaux, les moyens financiers et les appareils partisans restent décisifs.
En parallèle, les autorités mettent en avant le budget 2026. L’enveloppe consacrée à la santé et à l’éducation doit atteindre 140 milliards de dirhams, avec plus de 27 000 postes budgétaires annoncés pour les deux secteurs. Le ministère des Finances et le ministère de la Santé ont aussi détaillé une série de chantiers : renforcement des effectifs, modernisation des hôpitaux, développement des structures éducatives et amélioration de la transparence budgétaire. Sur le papier, l’orientation est claire : réduire le décalage entre les grandes annonces de l’État social et la réalité vécue dans les quartiers populaires, les périphéries urbaines et les provinces enclavées.
Mais cette réponse reste insuffisante pour une partie de la jeunesse. Les critiques ne portent pas seulement sur les montants. Elles visent la vitesse d’exécution, la qualité du service rendu et la capacité des institutions à transformer une annonce budgétaire en changement visible. Dans les faits, un budget plus élevé ne rassure pas forcément un étudiant qui peine à trouver un premier emploi, ni une famille qui attend un rendez-vous médical, ni un jeune diplômé qui voit l’émigration comme seule issue.
Le débat est aussi territorial. Le Maroc a beaucoup investi dans les routes, les ports, le rail, l’industrie et la logistique. Le gouvernement revendique ces transformations comme des acquis majeurs. Pourtant, leur impact reste inégal selon les régions et les catégories sociales. C’est là que le fossé se creuse : les grandes infrastructures avancent, mais la promesse d’une vie plus stable n’atteint pas tout le monde avec la même intensité.
Ce que ce vote dit du Maroc, et au-delà
Pour les partis marocains, le scrutin de 2026 ne se joue pas seulement sur les sièges. Il se joue sur leur capacité à redevenir des lieux d’expression crédibles pour une génération qui préfère souvent la rue, le réseau social ou le départ à l’étranger. C’est un défi politique, mais aussi institutionnel. Quand le Parlement paraît éloigné des décisions qui comptent, l’abstention devient un message.
Dans ce contexte, le Maroc se trouve à un moment charnière. D’un côté, le pays affiche une trajectoire de modernisation économique et des ambitions continentales fortes. De l’autre, il doit prouver que cette dynamique produit des résultats mesurables pour les jeunes Marocains, en ville comme dans les zones périphériques. La séquence électorale dira si l’État social annoncé peut encore reconquérir la confiance, ou si la fracture générationnelle s’installe durablement.
La portée dépasse les frontières du royaume. Dans toute l’Afrique du Nord, la question n’est plus seulement celle de la tenue des scrutins. Elle est celle de leur utilité perçue par une jeunesse nombreuse, connectée, instruite, et souvent impatiente. Au Maroc comme ailleurs, la stabilité politique ne dépend plus seulement des institutions. Elle dépend aussi de leur capacité à produire des résultats visibles, rapidement, et sans laisser une génération entière à distance du pouvoir.