Un an après les premières mobilisations de GenZ 212, la contestation marocaine a changé de visage. Les rassemblements sont moins visibles qu’à l’automne 2025, mais la question des détenus reste au centre du débat. À Casablanca, à Rabat et dans plusieurs villes européennes, des militants cherchent désormais à maintenir le lien entre les familles, les avocats et les anciens manifestants.
Une mobilisation née des services publics
GenZ 212 est apparu à la fin du mois de septembre 2025 sur les réseaux sociaux. Son nom renvoie à l’indicatif téléphonique international du Maroc. Le collectif, sans direction officiellement établie, a d’abord porté des revendications liées à la santé, à l’éducation, à l’emploi et au coût de la vie.
Le mouvement s’est développé dans un contexte de fortes attentes sociales. Les écarts entre les grandes métropoles et les régions restent visibles. Rabat, Casablanca et Tanger concentrent une part importante des investissements et des emplois qualifiés. Dans d’autres territoires, l’accès aux soins, aux transports et à la formation demeure plus limité.
Les premières manifestations ont notamment dénoncé la situation des hôpitaux publics. À Agadir, les protestations ont pris une ampleur particulière après plusieurs décès survenus dans un établissement hospitalier. Les autorités ont annoncé des mesures administratives dans le secteur de la santé. Les manifestants, eux, ont demandé des changements plus profonds dans la gestion des services essentiels.
Le gouvernement marocain a reconnu plusieurs difficultés, tout en mettant en avant les investissements engagés dans les infrastructures sanitaires et sociales. Le roi Mohammed VI a également appelé, en octobre 2025, à accélérer les réponses publiques dans les domaines de l’emploi, de l’éducation et de la santé.
La détention est devenue le principal point de tension
La réponse sécuritaire a rapidement déplacé le débat. Le ministère marocain de l’Intérieur a fait état de plusieurs centaines d’arrestations dans les premiers jours de la mobilisation. L’Association marocaine des droits humains a avancé des chiffres plus élevés, en incluant des personnes interpellées puis libérées.
Un an plus tard, le nombre de personnes encore détenues reste difficile à établir avec précision. L’Association marocaine des droits humains évoque environ 650 personnes incarcérées ou en attente de jugement. D’autres estimations, formulées au début du mouvement, parlaient de plus de 600 détenus. Ces chiffres ne recouvrent pas nécessairement les mêmes catégories : arrestations temporaires, détention provisoire, condamnations définitives ou personnes libérées après leur procès.
Cette différence n’est pas un détail statistique. Elle montre l’absence d’un bilan public unique, régulièrement actualisé et accessible aux familles. Elle alimente aussi la défiance entre les autorités, les organisations de défense des droits et les collectifs de soutien.
Les autorités marocaines soutiennent que les poursuites concernent des faits précis, notamment des violences, des dégradations ou le blocage d’axes routiers. Les défenseurs des détenus estiment, de leur côté, que certaines procédures visent aussi des expressions en ligne, des appels à manifester ou des activités de soutien au mouvement.
La justice a déjà rendu plusieurs décisions dans des dossiers liés à GenZ 212. En juin 2026, la cour d’appel de Casablanca a permis la libération de nombreux jeunes poursuivis après le blocage d’une autoroute urbaine. Plusieurs peines ont été réduites ou couvertes par la durée de détention déjà accomplie. Cette décision a été interprétée comme un apaisement dans un dossier particulièrement suivi.
À Casablanca, la solidarité rassemble plusieurs générations
Dans la capitale économique, des militants ont organisé une rencontre consacrée aux détenus politiques. Le terme reste contesté par les autorités, qui présentent les procédures comme des affaires de droit commun. Les participants ont cependant voulu relier les arrestations de GenZ 212 aux mobilisations précédentes.
Sur les murs, des portraits rappelaient le Hirak du Rif, mouvement social né dans le nord du Maroc en 2016. Des figures de cette contestation, dont Nasser Zefzafi, ont été condamnées à de lourdes peines avant de bénéficier d’une grâce royale en 2021. Leur présence symbolique montre que les jeunes manifestants inscrivent leur action dans une histoire plus longue des revendications sociales marocaines.
La rencontre a réuni des anciens manifestants, des proches de détenus, des avocats et des militants associatifs. Certains participants disent avoir passé plusieurs mois en prison. Ils défendent une continuité entre les mouvements sociaux, tout en reconnaissant que GenZ 212 fonctionne de manière plus horizontale et numérique.
Le slogan #FreeKoulchi, qui signifie « libérez tout le monde », est devenu le point de ralliement de cette nouvelle phase. Il ne désigne pas seulement les personnes poursuivies dans les manifestations. Il exprime aussi une demande de clarification judiciaire, de garanties pour les familles et de respect du droit à l’expression.
Un mouvement sans chef, mais pas sans relais
La structure décentralisée de GenZ 212 lui a permis de se diffuser rapidement. Elle complique toutefois les négociations et la représentation du collectif. Aucun porte-parole unique ne peut parler au nom de tous les participants. Cette organisation protège les militants les plus exposés, mais elle rend aussi plus difficile la formulation d’un programme commun.
La campagne de soutien s’étend désormais au-delà du Maroc. Des rassemblements ou des initiatives ont été annoncés à Paris, Bruxelles et Madrid. La diaspora marocaine joue un rôle important dans la documentation des procès et dans la circulation des témoignages. Elle permet également aux familles de maintenir une visibilité internationale lorsque les mobilisations nationales ralentissent.
Cette dimension extérieure ne signifie pas que le mouvement est piloté depuis l’étranger. Elle traduit plutôt la réalité d’une société marocaine transnationale. Les familles vivent au Maroc, tandis que certains proches, avocats ou soutiens disposent de relais en Europe.
Le prochain enjeu sera politique autant que judiciaire
La contestation a révélé une fracture entre les priorités nationales affichées et l’expérience quotidienne d’une partie de la jeunesse. Le Maroc investit dans les infrastructures, l’industrie et les grands projets. Mais ces avancées ne produisent pas partout les mêmes effets. Les jeunes des villes moyennes et des zones rurales demandent un accès plus équitable aux services publics et à l’emploi.
Le calendrier politique donnera une nouvelle mesure de cette fracture. Les élections législatives de septembre 2026 ont confirmé la difficulté des partis à mobiliser une jeunesse qui se sent éloignée des institutions. Plusieurs observateurs relient cette abstention au poids des arrestations et au sentiment que les revendications de 2025 n’ont pas reçu de réponse suffisante.
Le dossier GenZ 212 restera donc suivi sur deux fronts. Le premier concerne les décisions de justice et le sort des détenus encore incarcérés. Le second porte sur la capacité des institutions marocaines à répondre aux demandes sociales sans réduire la contestation à une question d’ordre public.
À l’échelle nord-africaine, cette séquence rappelle que les mobilisations de jeunesse ne disparaissent pas nécessairement lorsque les manifestations cessent. Elles peuvent se transformer en campagnes judiciaires, en réseaux d’entraide ou en abstention électorale. Pour les autorités comme pour les partis, le défi est désormais de traiter ces signaux comme une question durable de confiance publique.