À Bamako, l’or n’est plus seulement une richesse du sous-sol : il est devenu un test de souveraineté budgétaire.

Au Mali, le débat ne porte plus seulement sur la quantité d’or extraite. Il porte sur ce que l’État parvient réellement à en garder. Dans un pays où l’or reste la première rente d’exportation, la question est simple : qui capte la valeur, la mine, l’entreprise ou le Trésor public ?

Cette interrogation s’inscrit dans une séquence plus large, marquée par la révision du Code minier de 2023, la montée des revendications de contrôle public et le bras de fer engagé avec plusieurs opérateurs étrangers. Le Mali a aussi rejoint, depuis sa sortie de la CEDEAO, un environnement régional plus fragmenté, où chaque État ouest-africain cherche à mieux retenir ses recettes extractives. Dans ce contexte, l’or malien devient un signal politique autant qu’un actif économique.

Des recettes record, mais une partie du moteur vient d’ailleurs

Les chiffres avancés pour 2025 donnent un tournant net. Les compagnies aurifères auraient versé 888,5 milliards de francs CFA au Trésor malien, contre 835,1 milliards en 2024, soit une hausse de 6,4 %. L’année précédente avait déjà été exceptionnelle, avec un bond de 52,5 % des paiements miniers. En deux ans, les recettes tirées du secteur aurifère ont donc progressé de plus de 60 %.

Mais ce résultat ne raconte pas toute l’histoire. La hausse des encaissements tient aussi à la flambée des cours mondiaux de l’or. Autrement dit, Bamako a profité d’un marché favorable au moment même où la production reculait. Le ministère des Mines a fait état d’une production industrielle ramenée à 42,2 tonnes en 2025, contre 54,8 tonnes en 2024 et 66,5 tonnes en 2023. La baisse atteint 22,9 % sur un an.

Le contraste est important. Un État peut encaisser davantage sans produire davantage, dès lors que le prix de vente grimpe et que les redressements fiscaux se multiplient. C’est ce qui explique, au moins en partie, la performance malienne de 2025. Le gouvernement dit aussi avoir récupéré 761 milliards de francs CFA d’arriérés à la suite d’un audit du secteur lancé en 2023. Ce montant, selon les autorités, reflète l’ampleur des sommes jusque-là mal versées ou contestées. Il doit toutefois être lu avec prudence, car il peut recouper des paiements déjà comptabilisés ailleurs.

Le nouveau Code minier a changé le rapport de force

Adopté en 2023, le nouveau cadre minier a redessiné la place de l’État dans les projets. Le Mali conserve une participation gratuite de 10 % dans les sociétés minières. Il peut aussi acheter jusqu’à 20 % supplémentaires. À cela s’ajoute une part potentielle de 5 % réservée à des investisseurs maliens, ce qui peut porter la participation nationale à 35 % dans les nouveaux projets. La loi sur le contenu local, elle, doit réserver une part plus large des contrats et des emplois aux entreprises nationales.

Cette réforme a aussi relevé certains prélèvements et réduit plusieurs avantages fiscaux. Elle a surtout envoyé un signal clair : les anciennes conventions ne suffisent plus à figer les règles pour vingt ans. Pour l’État malien, l’enjeu est fiscal, mais aussi politique. Il s’agit de montrer que les ressources nationales peuvent financer le budget, les routes, l’école et la sécurité, sans dépendre uniquement de l’aide extérieure ou des cycles du marché.

Le différend le plus visible a opposé Bamako à Barrick, l’opérateur du complexe Loulo-Gounkoto. En janvier 2025, Reuters rapportait qu’un désaccord fiscal et réglementaire avait conduit à des tensions aiguës, puis à des mesures de rétorsion de la part de l’État. L’entreprise a fini par accepter, en novembre 2025, un accord présenté comme mettant fin à un conflit de deux ans. Associated Press a décrit cet accord comme un règlement d’un litige fiscal, après des mois de confrontation. Reuters a ensuite indiqué qu’un arrangement de 430 millions de dollars avait été trouvé, confirmant l’ampleur de l’enjeu.

Dans ce dossier, le Mali a voulu démontrer qu’un grand groupe minier n’était pas hors d’atteinte. Cette ligne a un coût. Elle peut rassurer une partie de l’opinion, qui réclame une meilleure redistribution, mais elle inquiète aussi des investisseurs qui redoutent l’instabilité contractuelle. C’est le cœur du dilemme malien : capter davantage de valeur sans casser la production.

Exportations, artisanat et raffinage : la prochaine bataille se joue hors des statistiques officielles

L’Institut national de la statistique a montré une forte hausse de la valeur des exportations officielles d’or en 2025, passées de 1 610 milliards à 2 750 milliards de francs CFA. D’après les données reprises par Reuters, l’Afrique du Sud a absorbé 60,4 % de ces flux déclarés, devant les Émirats arabes unis et l’Australie. Là encore, le prix de l’or explique une grande partie du mouvement. Mais la progression souligne aussi une meilleure inscription du métal dans les comptes extérieurs maliens.

Le vrai angle mort reste pourtant l’or artisanal. Les autorités ont créé en 2026 l’Office malien des substances précieuses pour centraliser et surveiller les flux commerciaux. Le secteur ferait vivre près de deux millions de personnes sur 350 à 400 sites, mais une large part de la production sortirait encore du pays sans déclaration. SWISSAID, cité par Reuters et d’autres reprises, estimait en 2024 que les exportations non déclarées pouvaient représenter entre 30 et 57 tonnes par an.

À Sénou, dans le district de Bamako, le projet de raffinerie d’or va dans le même sens. L’État doit en détenir 62 %, contre 38 % pour le groupe russe Yadran. L’installation est annoncée avec une capacité de 200 tonnes par an. Elle doit permettre de transformer davantage de valeur au Mali, au lieu d’envoyer la matière brute vers des centres de raffinage étrangers.

Pour la population, l’enjeu est concret. Si l’or nourrit vraiment le budget, il peut financer des services publics et alléger certaines tensions sociales. Si les recettes restent captées par quelques dossiers fiscaux exceptionnels et par la hausse des cours, l’effet sera plus fragile. Pour l’industrie minière, le message est plus net : la période des concessions tacitement intouchables est close. Pour le Mali, et au-delà pour plusieurs États africains riches en ressources, la question est désormais celle-ci : comment transformer une rente extractive en base productive durable, sans perdre l’investissement, ni la confiance, ni le contrôle public ?