Quand le riz local s’accumule, c’est toute l’économie de campagne qui se grippe

Au Mali, le riz n’est pas seulement un aliment du quotidien. C’est aussi un test de souveraineté économique. Quand les magasins se remplissent de stocks invendus, la tension ne touche pas uniquement les producteurs. Elle atteint les banques qui ont financé les campagnes, les transporteurs, les transformateurs, puis les ménages qui arbitrent entre le prix, la qualité et l’origine du produit. Le gouvernement a d’ailleurs reconnu, en avril 2026, que la filière faisait face à des difficultés d’écoulement du riz local en raison de coûts de production élevés et d’une concurrence défavorable avec les importations. Il a alors décidé d’acheter 26 030 tonnes de riz détenues par l’interprofession, via l’Office des Produits Agricoles du Mali, pour les remettre sur le marché à un prix accessible.

Cette décision s’inscrit dans un cadre plus large. Le Mali appartient à l’espace CEDEAO, où le riz est classé dans la bande tarifaire à 10 % du Tarif extérieur commun. En théorie, ce niveau doit donner un minimum de protection au produit régional. En pratique, les exonérations, les facilités douanières et les écarts de coûts réduisent souvent cet effet protecteur. Le pays a aussi adopté une loi d’orientation agricole qui reconnaît les organisations interprofessionnelles comme des interlocuteurs du monde rural. Dans le secteur rizicole, cela compte beaucoup. Car la filière n’avance pas seulement avec des champs plus vastes. Elle avance aussi avec des règles plus lisibles.

Une filière puissante, mais encore fragile dans sa chaîne de valeur

Les chiffres montrent l’ampleur du potentiel. Les autorités maliennes ont indiqué que la production nationale de riz paddy tourne en moyenne autour de 3 millions de tonnes par an. Pour la campagne 2023-2024, la production avait été estimée à 3 024 000 tonnes, tandis que les projections publiées en 2025 faisaient état d’une hausse des céréales à 11 452 540 tonnes, dans un contexte météo globalement favorable. Le gouvernement affirme aujourd’hui viser une montée en puissance durable à travers la stratégie nationale de développement de la riziculture, adossée à la vision « Mali Kura » et à la SNEDD 2024-2033. L’objectif affiché est ambitieux : porter la production à 5,5 millions de tonnes de paddy d’ici 2035.

Mais produire plus ne suffit pas. Le problème se déplace ensuite vers la transformation, la présentation et la commercialisation. Une part importante du riz malien passe encore par de petites unités artisanales, avec un taux de brisures élevé, des impuretés et des emballages peu attractifs. Les autorités et les acteurs de la filière reconnaissent que cela limite la compétitivité face au riz importé. Les mêmes sources officielles soulignent aussi les pertes post-récolte, encore élevées, et la nécessité d’investir dans des mini-rizeries, des unités industrielles intermédiaires et de meilleurs équipements de stockage. Autrement dit, le sujet n’est pas seulement agricole. Il est industriel.

Le marché malien reste d’ailleurs ouvert aux importations. Les données du World Integrated Trade Solution de la Banque mondiale indiquent que le Mali a importé 176 731 530 kg de riz en 2023, pour une valeur de 532,4 millions de dollars, ce qui confirme une dépendance persistante malgré le potentiel local. Cette réalité explique pourquoi le riz importé reste souvent plus visible sur les étals : il arrive en volumes, avec des standards de tri, de conditionnement et de régularité logistique que le riz local peine encore à égaler partout.

Ce que révèle l’achat public de 26 030 tonnes

L’opération de rachat décidée par l’État malien est un signal utile, mais elle dit aussi quelque chose des limites du système. En achetant des stocks pour les redistribuer ensuite, les pouvoirs publics gagnent du temps, soulagent la trésorerie des producteurs et évitent une chute trop brutale des prix en zone de production. Le communiqué officiel insiste sur trois effets attendus : soutenir la filière, préserver le pouvoir d’achat et stabiliser le marché pendant la soudure. Sur le terrain, cela peut aider des exploitants endettés à rembourser une partie de leurs charges et à préparer la campagne suivante. C’est un amortisseur, pas une solution définitive.

Le vrai nœud se situe en amont : la qualité de l’information économique et la coordination entre l’État, les producteurs et les acheteurs institutionnels. Le secteur agricole malien dispose déjà d’instances de concertation, et les autorités disent vouloir renforcer l’articulation entre données de production, besoins de consommation et décisions d’importation. Si cette mécanique fonctionne, elle peut éviter les importations mal calibrées, les surstocks et les achats de crise. Sinon, l’État restera condamné à intervenir après coup, quand les entrepôts débordent déjà et que les producteurs n’ont plus de marge de manœuvre.

Un enjeu malien, mais aussi ouest-africain

Ce dossier dépasse Bamako. Dans toute l’Afrique de l’Ouest, le riz est devenu un produit stratégique, car il concentre les tensions entre sécurité alimentaire, compétitivité régionale et dépendance aux marchés mondiaux. Le cadre CEDEAO existe pour rapprocher les politiques commerciales, mais son efficacité dépend de la cohérence nationale, de la qualité des infrastructures et de la capacité des filières à monter en gamme. Le Mali, avec ses grands périmètres irrigués, son Office du Niger et ses organisations professionnelles, dispose d’atouts rares. Encore faut-il que la transformation, la logistique et la commande publique suivent.

À l’échelle continentale, le sujet rejoint une question devenue centrale : comment faire des marchés publics, des cantines scolaires, des hôpitaux et des achats institutionnels un levier de débouchés pour les productions locales ? Le Mali teste déjà cette logique. Si elle se structure, elle peut inspirer d’autres pays sahéliens et ouest-africains confrontés au même paradoxe : des bassins de production solides, mais des chaînes de valeur encore trop fragmentées. Dans les prochains mois, la suite se jouera moins dans les discours que dans la capacité à faire circuler les stocks, moderniser les unités de transformation et rendre le riz malien lisible pour le consommateur urbain.