À Bamako, un procès qui dépasse le seul cas d’un journaliste
Au Mali, une phrase prononcée devant des journalistes peut désormais finir devant un juge. C’est ce que rappelle l’affaire Chahana Takiou, directeur de publication du bihebdomadaire Le 22 Septembre, jugé à Bamako pour des propos tenus sur le traitement judiciaire des délits de presse. Le dossier a pris une dimension plus large encore parce qu’il met en cause, au fond, la frontière entre critique publique et infraction pénale.
Le contexte malien donne à ce procès une portée particulière. Depuis la transition militaire, les rapports entre pouvoir, justice et médias se sont durcis, tandis que le pays s’est éloigné de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, pour rejoindre la Confédération des États du Sahel, aux côtés du Burkina Faso et du Niger. Dans ce paysage, la question de la liberté d’expression n’est plus seulement juridique. Elle touche aussi à la manière dont l’État entend contrôler son récit public.
Ce que reproche la justice malienne à Chahana Takiou
Chahana Takiou a comparu lundi 27 juillet devant le pôle judiciaire spécialisé dans la lutte contre la cybercriminalité à Bamako, après avoir été placé sous mandat de dépôt le 8 juin 2026. Il est poursuivi notamment pour « atteinte au crédit de l’État à travers l’institution judiciaire », après avoir dénoncé, lors d’un forum sur les médias organisé à Bamako du 3 au 6 juin, le recours selon lui abusif à la loi sur la cybercriminalité contre des journalistes.
Selon plusieurs comptes rendus concordants, le procureur a requis un an de prison, dont six mois ferme, et le contentieux de l’État a demandé 2 millions de francs CFA de réparation. Le délibéré a été fixé au lundi 3 août. Devant la juridiction, le journaliste a soutenu que ses propos n’étaient « pas une critique mais un constat », en s’appuyant sur le cas de son confrère Youssouf Sissoko, déjà condamné dans une affaire liée à un article de presse traité sur le fondement de la loi contre la cybercriminalité.
La base juridique du dossier n’est pas anodine. Le Mali dispose d’une loi n°2019-056 portant répression de la cybercriminalité, toujours en vigueur et régulièrement invoquée dans des contentieux impliquant des journalistes. Le ministère malien de la Justice présente par ailleurs le pôle de lutte contre la cybercriminalité comme l’une des grandes structures de sa réforme judiciaire. Mais dans le même temps, les organisations de défense de la presse estiment que ce cadre sert trop souvent à traiter comme des délits informatiques des faits relevant du droit de la presse.
Une affaire judiciaire dans un climat déjà sous tension
Le cas Takiou ne tombe pas du ciel. En mars 2026, Youssouf Sissoko, directeur de publication de L’Alternance, a été condamné à deux ans de prison par la même unité judiciaire, après la publication d’une tribune critique sur le chef de l’État nigérien, selon RSF. En juillet 2025 déjà, le journaliste Alfousseini Togo avait été condamné à une peine avec sursis et à une amende pour atteinte au crédit de l’État. La répétition de ces affaires nourrit, chez les professionnels des médias, l’idée d’une ligne plus dure de l’appareil judiciaire face aux écrits critiques.
La presse malienne évolue aussi dans un environnement matériel et sécuritaire plus fragile qu’ailleurs. RSF souligne que l’insécurité dans le nord et le centre du pays, les attaques de groupes armés, mais aussi les pressions administratives et financières pèsent sur les rédactions. Dans plusieurs zones hors de Bamako, exercer le métier de journaliste relève déjà d’un rapport de force avec des acteurs armés, des autorités locales et des conditions de circulation dégradées.
Sur le plan institutionnel, le dossier révèle aussi une tension interne à l’État. D’un côté, la justice cherche à affirmer son autorité et à défendre son crédit. De l’autre, la profession voit dans ces poursuites une confusion entre la protection de l’institution et la limitation du débat public. Le droit de critiquer une décision de justice ne vaut pas droit à l’injure. Mais criminaliser une appréciation journalistique ouvre un autre débat, celui de la proportionnalité des poursuites. C’est là que le cas malien devient un sujet de gouvernance, pas seulement de presse.
Au-delà du tribunal, un signal pour le Sahel et pour l’Afrique de l’Ouest
La portée du dossier dépasse Bamako. Dans l’espace AES, où les régimes de transition mettent en avant la souveraineté, la sécurité et la discipline institutionnelle, la place accordée au journalisme critique devient un test politique. Les autorités maliennes veulent montrer qu’elles réforment et modernisent la justice. Les acteurs des médias, eux, demandent que cette modernisation ne se traduise pas par une pénalisation accrue de la parole publique.
À l’échelle régionale, le Mali reste observé de près. Son retrait de la CEDEAO a reconfiguré les équilibres ouest-africains, tandis que la Confédération des États du Sahel cherche à bâtir ses propres repères politiques et sécuritaires. Dans ce contexte, chaque affaire impliquant un journaliste sert aussi de baromètre. Elle indique jusqu’où les pouvoirs de transition acceptent la contradiction, surtout quand celle-ci vise la justice elle-même.
Le verdict attendu le 3 août dira si le tribunal choisit une lecture strictement répressive ou s’il ouvre une voie plus nuancée. Mais, au-delà de ce seul calendrier, une question demeure: dans un Mali traversé par la transition, la sécurité et les recompositions régionales, quelle place reste-t-il pour une presse qui interpelle les institutions sans être considérée comme une menace ?