Quand les déchets deviennent un intrant agricole

Dans les collines de l’ouest de Nairobi, une autre bataille se joue sur les exploitations kényanes. Elle ne se mène ni avec des machines lourdes ni avec des sacs d’engrais subventionnés, mais avec des vers rouges et des larves d’insectes. Ce détour par le vivant dit beaucoup d’un pays où la fertilité des sols se dégrade, tandis que les intrants chimiques coûtent de plus en plus cher.

Le sujet dépasse le seul Kenya. En Afrique de l’Est, les terres cultivées subissent l’érosion, l’épuisement des nutriments et l’acidification. Le débat est désormais institutionnel autant qu’agronomique. À Nairobi, l’Union africaine a tenu en mai 2024 le Sommet africain sur les engrais et la santé des sols, qui a débouché sur la Déclaration de Nairobi. Les chefs d’État y ont appelé à renforcer la santé des sols, à soutenir les petits producteurs et à développer des solutions locales.

Le terrain kényan, entre acidité des sols et coût des engrais

Au Kenya, le problème est concret. Des travaux relayés par des institutions de recherche et des organes publics indiquent qu’une part importante des terres arables présente une acidité marquée. Une publication du bureau kényan de la Fondation Heinrich Böll sur les sols du Kenya évoque 63 % des terres arables touchées par l’acidité, dont 32 % classées comme fortement acides. Le service d’information public kényan reprend, lui, les estimations de responsables agricoles selon lesquelles environ 7,5 millions d’hectares seraient concernés.

Ces chiffres ne sont pas qu’un débat de laboratoires. Dans plusieurs zones de production, les engrais minéraux donnent des rendements irréguliers quand le sol est appauvri ou trop acide. Une étude publiée sur PubMed Central rappelle que l’acidité affecte les principales régions céréalières du pays et limite l’absorption des nutriments par les plantes. Dans ce contexte, l’augmentation du prix des engrais pousse des exploitants à chercher des alternatives moins coûteuses et plus souples à produire sur place.

Cette recherche de solutions locales n’arrive pas par hasard. L’Union africaine, avec le Kenya comme pays hôte, a voulu faire de la santé des sols un sujet continental. Le message est clair : il ne suffit pas d’importer des engrais, il faut aussi restaurer les sols, mieux recycler la matière organique et adapter les pratiques aux réalités de chaque zone agroécologique.

Vers rouges, mouches soldats noires : la circularité à l’échelle de la ferme

À Lari, à une cinquantaine de kilomètres de Nairobi, un agriculteur a choisi le vermicompostage. Le principe est simple : des vers rouges décomposent des résidus alimentaires et agricoles mélangés à du fumier, puis transforment cette matière en compost riche en nutriments en quelques semaines. La logique est double. On réduit les déchets organiques et on produit un amendement utilisable sur les champs.

Ce modèle n’est pas isolé. La FAO présente déjà les larves de mouche soldat noire comme l’un des insectes les plus efficaces pour recycler les déchets organiques. Dans un projet mené au Kenya, l’organisation note que les larves peuvent servir à fabriquer des aliments pour la volaille, le poisson et le bétail, tandis que leurs déjections, appelées frass, deviennent un fertilisant organique. C’est un point clé pour les petites exploitations, qui veulent à la fois réduire la facture de l’alimentation animale et limiter l’achat d’intrants.

Le même raisonnement guide l’expérience d’un exploitant du comté de Nakuru, qui utilise des larves pour traiter des déchets de marché broyés. Là encore, le gain n’est pas seulement agronomique. La chaîne crée deux produits : un compost pour les cultures et une biomasse protéique pour l’élevage. Dans une agriculture kényane où les marges sont étroites, cette polyvalence pèse lourd.

Un ajustement progressif, pas un abandon brutal des engrais

Les agronomes rappellent toutefois qu’il ne s’agit pas de remplacer d’un coup les engrais chimiques. Le problème de fond est la restauration du sol. Les amendements organiques améliorent la structure, la matière organique et la rétention d’eau. Mais les quantités nécessaires restent importantes, et les effets s’observent sur la durée. Une transition trop rapide ferait courir un risque aux récoltes.

C’est pourquoi plusieurs spécialistes, y compris des chercheurs associés à des travaux sur la santé des sols en Afrique de l’Est, recommandent une réduction progressive des fertilisants synthétiques plutôt qu’un basculement sec. La logique est pragmatique : rendre le sol capable de nourrir la plante, puis ajuster les apports minéraux au plus près des besoins réels. Cette approche intéresse surtout les petits producteurs, qui sont les premiers exposés à la hausse des coûts, mais aussi les marchés urbains, où la demande pour des produits biologiques et à faible empreinte environnementale progresse.

Dans les faits, le Kenya expérimente une forme d’économie circulaire agricole. Les déchets des marchés, des fermes et parfois des ménages ne partent plus seulement à l’enfouissement ou au brûlage. Ils reviennent dans la production sous forme de fertilisant ou d’aliment pour animaux. Cette boucle intéresse aussi les villes, où la gestion des biodéchets devient un enjeu sanitaire et budgétaire.

Ce que dit cette expérience du moment africain

Le cas kényan a une portée plus large. Il montre qu’une réponse à la crise des sols peut venir d’initiatives de terrain, appuyées par des politiques publiques et des cadres continentaux. Le Sommet de Nairobi a donné un langage commun à cette urgence. Les exploitations qui misent sur les vers ou les larves illustrent, elles, la version concrète de ce débat : moins dépendre des importations, mieux valoriser les déchets, et reconstruire la fertilité sur place.

Il faut maintenant surveiller la suite : la mise en œuvre des engagements de Nairobi, la diffusion des pratiques agroécologiques dans les comtés kényans et leur éventuelle adoption dans d’autres pays de la Communauté d’Afrique de l’Est. Car la question n’est pas seulement de savoir si les insectes peuvent aider les sols. Elle est plus politique : qui paie la restauration des terres, qui contrôle les intrants, et quel modèle agricole peut nourrir durablement les villes comme les campagnes de la région.