Un pari agricole face à un climat plus imprévisible

Dans l’ouest du Kenya, l’eau dicte souvent le calendrier des récoltes, des routes rurales et des revenus. Quand les pluies deviennent irrégulières, la récolte vacille, mais aussi l’école, le transport et l’accès aux marchés. À Nairobi, le sujet se lit en milliards de shillings ; dans les comtés, il se mesure en sols lessivés, en digues fragiles et en parcelles à sauver.

C’est dans ce contexte que le Kenya a lancé un programme intégré de gestion des ressources naturelles, présenté comme un outil de résilience climatique et de sécurité alimentaire. L’initiative s’inscrit dans une architecture nationale déjà plus fournie qu’il y a quelques années, avec une feuille de route d’action anticipée 2024-2029 et des instruments climatiques qui cherchent à passer de la réaction à l’anticipation.

Une réponse bâtie pour dix comtés de l’ouest

Le programme INReMP vise dix comtés de l’ouest et du bassin du lac Victoria : Elgeyo Marakwet, West Pokot, Trans Nzoia, Uasin Gishu, Nandi, Kakamega, Kericho, Kisumu, Homa Bay et Migori. Son objectif est de restaurer des écosystèmes dégradés, mieux protéger l’eau, améliorer la gestion durable des terres et soutenir la productivité agricole. Le projet doit bénéficier directement à 407 176 ménages ruraux vulnérables, soit environ 2 035 880 personnes, selon le dossier du FIDA.

Le financement annoncé atteint 34,1 milliards de shillings kényans, soit environ 263,8 millions de dollars. Le dossier de conception du FIDA chiffre toutefois le coût total du projet à 221,99 millions de dollars, avec un financement principal du FIDA et des cofinancements nationaux et internationaux ; l’écart tient aux méthodes de conversion et aux lignes de financement retenues selon les documents consultés.

Le lancement public a été porté par les autorités kényanes à Uasin Gishu, au cœur d’une zone agricole stratégique pour les céréales, le lait et les chaînes d’approvisionnement de l’ouest. Le message politique est clair : relier adaptation climatique, production alimentaire et emploi rural dans une même réponse. Des médias kényans ont aussi rapporté, dès mars 2026, que la phase de mise en œuvre s’ouvrait autour d’un investissement de 34 milliards de shillings.

Des pluies plus violentes, des sols plus fragiles

Ce programme arrive alors que le risque climatique s’intensifie. L’Organisation météorologique mondiale a indiqué, en juin 2026, qu’un épisode El Niño se développait et pouvait accroître la probabilité d’extrêmes météorologiques. Dans le même temps, le service météorologique kényan a décrit, pour la saison des grandes pluies de mars à mai 2026, des épisodes de pluies parfois supérieures à la moyenne dans l’ouest, le Rift et la zone du lac Victoria, avec des pluies irrégulières et des averses fortes par moments.

Le rappel de 2024 reste lourd. Les inondations de mars à mai ont touché environ 410 000 personnes, fait 315 morts et provoqué des pertes économiques estimées à 187 milliards de shillings kényans, selon les documents cités par les Nations unies et des agences de suivi des risques. Pour un pays où les sécheresses frappent les zones arides et semi-arides, tandis que les crues menacent les bassins agricoles et les villes riveraines, l’enjeu n’est plus seulement de réparer les dégâts, mais d’aménager le territoire autrement.

La feuille de route kényane d’action anticipée 2024-2029 va dans ce sens. Elle cherche à activer les alertes, financer les interventions avant la catastrophe et mieux coordonner l’État, les comtés et les partenaires techniques. C’est un changement utile pour les ménages ruraux, qui perdent moins quand l’aide arrive avant la pluie, la crue ou le glissement de terrain. C’est aussi un test de gouvernance pour les administrations locales, qui doivent traduire les budgets en drainage, conservation des sols, reboisement, stockage de l’eau et appui aux services agricoles.

Ce que ce projet dit du Kenya et de la région

L’initiative s’inscrit dans une trajectoire plus large du Kenya, qui a déjà inscrit la résilience climatique dans sa loi sur le changement climatique, son plan d’action 2023-2027 et sa stratégie de développement à faible émission. Le pays vise aussi une baisse de 35 % de ses émissions d’ici 2035 par rapport au scénario tendanciel. Autrement dit, INReMP n’est pas un projet isolé ; il s’imbrique dans un appareil politique qui cherche à faire du climat une question de production, d’eau et de sécurité alimentaire.

À l’échelle de l’Afrique de l’Est, le signal est tout aussi net. Le Kenya mise sur les outils de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, notamment le centre climatique ICPAC, pour anticiper les chocs. Cette approche compte pour les pays voisins du bassin du lac Victoria, qui subissent les mêmes systèmes météorologiques et partagent les mêmes chaînes agricoles et hydrologiques. Dans la région, la résilience climatique devient un sujet de compétitivité, pas seulement de secours.

Le point à surveiller désormais est l’exécution. Les 10 comtés concernés ne feront pas face aux mêmes risques ni aux mêmes priorités. Les zones de collines devront mieux tenir les sols. Les plaines inondables devront renforcer drainage et protection des berges. Les ménages agricoles attendront des résultats concrets : eau disponible, champs moins érodés, rendements plus stables et revenus plus sûrs. Si le programme tient ses promesses, il pourrait devenir un modèle kényan de transition climatique appliquée au monde rural. S’il se dilue, il rejoindra la longue liste des plans bien conçus mais mal ancrés dans le terrain.