Quand la lenteur devient une affaire publique à Nairobi

À Nairobi, le malaise n’est plus seulement celui des justiciables qui attendent. Il touche désormais ceux qui plaident devant les tribunaux, au point que des avocats kényans ont choisi, le 22 juillet 2026, de quitter les salles d’audience pour dénoncer une justice qu’ils jugent trop lente, trop opaque et trop vulnérable aux pressions. Le geste est fort. Dans un pays où les tribunaux ont souvent servi d’arbitre dans les moments politiques décisifs, la confiance dans le pouvoir judiciaire n’est pas un sujet secondaire.

Le Kenya est aussi un pays où la promesse de réforme judiciaire revient régulièrement dans le débat public. Le pouvoir judiciaire dit avoir réduit son arriéré de dossiers, tandis que des organes de contrôle comme l’Office de l’Ombudsman continuent de signaler des plaintes persistantes contre des magistrats et des services judiciaires. La tension entre progrès institutionnel et perception d’impunité reste donc vive.

Ce que reprochent les avocats kényans

Le boycott lancé par la Law Society of Kenya a concerné plusieurs tribunaux à travers le pays. L’organisation, qui représente les avocats du Kenya, a dénoncé des retards, des dysfonctionnements et des soupçons de corruption au sein du système judiciaire. Son message est clair : l’indépendance des juges n’empêche pas l’exigence de comptes lorsque des accusations sérieuses apparaissent.

Selon les déclarations rendues publiques avant et pendant l’action, les avocats visent notamment des décisions ou ordonnances qui auraient, selon eux, bloqué des enquêtes du Judicial Service Commission et de l’Ethics and Anti-Corruption Commission. Ils disent aussi vouloir cibler certains juges et magistrats précis, dans une logique de pression institutionnelle et non de simple protestation symbolique.

Le ton est monté avec la publication de noms de magistrats et de juges concernés par un boycott ciblé à partir du 23 juillet 2026, après la journée générale de mobilisation. Parmi les personnes citées figurait la présidente de la Cour suprême, Martha Koome. Ce choix montre que le différend ne porte pas seulement sur le fonctionnement des audiences, mais sur le cœur même de la gouvernance judiciaire.

Une crise de confiance, pas seulement une querelle de professionnels

Le 21 juillet 2026, la Judiciary a rejeté le boycott annoncé, assurant que les tribunaux resteraient ouverts et que les mécanismes constitutionnels existent déjà pour traiter les plaintes contre les juges, les magistrats et les agents de justice. En parallèle, le pouvoir judiciaire a réaffirmé sa ligne de « tolérance zéro » face à la corruption. Cette réponse vise à défendre l’institution. Mais elle montre aussi que le conflit avec les avocats est désormais frontal.

Le même climat s’est alourdi avec l’arrestation, le 21 juillet 2026, d’un magistrat soupçonné d’avoir demandé puis reçu un pot-de-vin pour influencer l’issue d’une affaire. Cet épisode a donné du poids aux critiques des avocats, sans pour autant prouver que toute la magistrature est compromise. Il rappelle surtout qu’au Kenya, les dossiers de corruption judiciaire ne relèvent pas d’une simple rumeur militante ; ils alimentent aussi des enquêtes réelles et des sanctions disciplinaires.

Le fond du problème est connu. Le pouvoir judiciaire kényan lui-même reconnaît encore des retards structurels. Son dernier rapport annuel évoque une baisse du backlog total, mais les chiffres restent élevés, en particulier dans les magistrates’ courts, qui concentrent la plus grande part des dossiers en attente. Autrement dit, l’amélioration existe, mais elle ne suffit pas encore à effacer la sensation d’engorgement ressentie par les justiciables et les avocats.

L’Office de l’Ombudsman a, de son côté, signalé en février 2025 plus de 700 dossiers de maladministration transmis à la Judiciary au cours des cinq années précédentes, dont près de 60 % seraient restés non résolus. L’institution cite des plaintes sur les délais, l’inefficacité, la mauvaise conduite officielle et, dans certains cas, des soupçons de sollicitation de pots-de-vin. Ce n’est pas un détail. C’est le signe d’une tension durable entre les promesses de réforme et l’expérience quotidienne des citoyens.

Ce que cela change pour les Kényans et pour la région

Pour les justiciables, les conséquences sont immédiates. Un dossier qui traîne coûte cher. Il prolonge les détentions provisoires, retarde les décisions commerciales, gèle des héritages, bloque des terres et fragilise les litiges du quotidien. À Nairobi, mais aussi dans les villes secondaires, cette lenteur pèse davantage sur les ménages modestes, les petites entreprises et l’économie informelle, qui disposent de moins de marge pour attendre. Les grands dossiers politiques, eux, continuent souvent de capter l’attention nationale.

Pour la profession d’avocat, le boycott est aussi une stratégie de rapport de force. La Law Society of Kenya cherche à rappeler qu’elle n’est pas un simple corps technique. C’est un acteur institutionnel central, capable de faire monter la pression sur les juges, le Judicial Service Commission et les organes anticorruption. Sa capacité à peser tient à son poids professionnel et à son rôle de vigie du rule of law, l’État de droit.

Dans le contexte kényan, l’enjeu dépasse enfin les murs des tribunaux. Depuis la Constitution de 2010, le pays a renforcé l’indépendance du pouvoir judiciaire. Mais chaque crise de confiance ravive une question plus large : comment protéger cette indépendance tout en rendant la justice réellement responsable devant le public ? Les réponses apportées à Nairobi sont suivies de près dans toute l’Afrique de l’Est, où la crédibilité des institutions judiciaires influence la stabilité politique, les affaires publiques et les arbitrages économiques.

À l’échelle régionale, le signal est important. Le Kenya se présente souvent comme un pôle institutionnel de l’Afrique de l’Est, au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est. Quand ses avocats manifestent contre leur propre justice, le message résonne bien au-delà de la capitale : l’indépendance formelle ne suffit pas, et la confiance doit se gagner dossier après dossier, décision après décision. La suite dépendra désormais de la capacité du judiciaire kényan à traiter les accusations sans se refermer sur lui-même.