À Shakahola, l’affaire ne se résume pas aux corps retrouvés dans des fosses. Elle pose aussi une question centrale pour le Kenya : comment protéger les enfants et les fidèles sans confondre liberté religieuse et impunité ? Le jugement rendu à Mombasa le 19 octobre 2026 marque une étape majeure, mais ne clôt ni les autres procédures ni les interrogations sur les défaillances qui ont précédé le drame.
Un procès au cœur d’une tragédie plus vaste
La forêt de Shakahola se trouve dans le comté côtier de Kilifi, près de Malindi, loin de Nairobi, la capitale kényane. En 2023, les premières exhumations ont révélé des fosses contenant les corps de membres de l’Église internationale de la Bonne Nouvelle, dirigée par Paul Nthenge Mackenzie. L’affaire a ensuite mis au jour des morts liées à des pratiques de jeûne extrême prêchées au nom d’une promesse de salut.
Le dossier jugé à Mombasa porte sur 191 victimes : 190 enfants et un adulte. La Haute Cour a reconnu Mackenzie et ses coaccusés coupables de meurtre, selon les comptes rendus publiés le 19 octobre par des médias kényans. La juge Diana Kavedza-Mochache a décrit des enfants soumis à un jeûne dont ils ne pouvaient comprendre les conséquences, rapporte le quotidien kényan The Standard. La peine doit être prononcée ultérieurement ; la date du 6 novembre avancée dans certaines informations reste à confirmer par une source judiciaire ou indépendante consultée.
Le nombre jugé dans ce procès ne correspond pas au bilan total des exhumations. La Commission nationale kényane des droits humains a recensé 429 corps récupérés à Shakahola en 2023. Un rapport parlementaire kényan faisait également état de 429 morts, dont un suspect décédé en détention, et recommandait d’examiner les responsabilités des autorités chargées de la sécurité. Ces chiffres décrivent des périmètres différents : les 191 victimes sont celles visées par cette procédure pour meurtre, pas l’ensemble des personnes mortes dans l’affaire.
Des responsabilités judiciaires, mais plusieurs dossiers
La décision de Mombasa porte sur une accusation précise. Elle ne règle pas automatiquement les autres procédures concernant Mackenzie et des personnes de son entourage. Des dossiers distincts portent notamment sur des accusations de terrorisme, de mauvais traitements infligés à des enfants et d’homicide involontaire. Il faut donc distinguer les condamnations prononcées dans cette affaire des accusations qui restent examinées ailleurs par les tribunaux.
Au cours du procès, l’accusation a soutenu que Mackenzie avait encouragé ses adeptes à jeûner jusqu’à la mort et que des enfants avaient été contraints de suivre cette pratique. La défense avait contesté les accusations et affirmé que les morts n’avaient pas été imposées. Le jugement tranche les faits relevant de ce procès ; les motivations et responsabilités doivent être rapportées à partir des éléments retenus par la cour, plutôt que transformées en conclusions générales sur les croyances religieuses.
Le contraste entre les 191 victimes du dossier et les 429 corps recensés rappelle aussi la difficulté d’identifier toutes les victimes et d’établir chaque cause de décès. La Commission des droits humains du Kenya a documenté les exhumations et les enjeux de protection des droits dans son rapport de suivi sur la tragédie de Shakahola. Le chiffre de 500 morts, parfois avancé par des organisations, ne doit pas être présenté comme un bilan officiel établi par les documents consultés.
La liberté de religion face au devoir de protection
La tragédie a provoqué au Kenya un débat difficile : comment prévenir les abus sans placer toutes les communautés religieuses sous suspicion ? La liberté de conscience et de culte est protégée, mais elle ne justifie ni la mise en danger d’enfants ni les violences. L’enjeu pour les institutions est de faire respecter les droits fondamentaux tout en fondant toute intervention sur des faits vérifiables et des garanties juridiques.
Le Parlement kényan a étudié les circonstances de Shakahola et formulé des recommandations, notamment sur la surveillance des organisations religieuses et les manquements possibles des responsables publics. La Commission nationale des droits humains a, de son côté, documenté le bilan et les enjeux de responsabilité. Ces travaux déplacent une partie du débat au-delà du seul prédicateur : ils interrogent aussi les alertes reçues, la réponse de la police et la capacité des services publics à agir dans une zone éloignée.
Les conséquences sont différentes selon les personnes concernées. Pour les familles, la priorité reste l’identification des victimes et la possibilité de faire leur deuil. Pour les enfants survivants, la protection et l’accès à l’éducation et aux soins sont essentiels. Pour les communautés religieuses, la question est de préserver leur autonomie sans laisser des discours d’autorité placer leurs membres hors de portée des mécanismes de protection. Pour les habitants de Kilifi, le dossier met en lumière les limites d’une réponse institutionnelle lorsque les alertes, les enquêtes et les secours doivent couvrir des territoires dispersés.
Un signal suivi de près en Afrique de l’Est
Le Kenya est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), une organisation régionale de coopération entre pays d’Afrique de l’Est. Le procès relève de la justice kényane, mais ses enseignements touchent une question partagée dans la région : comment protéger les personnes contre les abus commis sous couvert d’autorité religieuse, tout en garantissant les libertés fondamentales et l’indépendance des tribunaux ?
La suite se jouera dans la peine annoncée par la cour, dans les procédures distinctes encore en cours et dans le suivi des recommandations parlementaires. Il faudra aussi observer si les institutions kényanes clarifient leurs mécanismes de signalement et de protection des mineurs sans instaurer une surveillance générale des croyances. Le jugement du 19 octobre apporte une réponse pénale pour 191 victimes ; il ne clôt pas le travail de vérité sur l’ensemble des morts ni l’examen des responsabilités publiques.