Dans les camps du nord, la compétence ne suffit pas
À Kakuma et à Dadaab, la question n’est plus seulement de protéger. Elle est aussi de faire travailler. Dans deux des plus grands pôles d’accueil de l’Afrique de l’Est, des milliers de jeunes Kényan·e·s réfugié·e·s et issus des communautés hôtes cherchent désormais une place dans l’économie numérique, un secteur présenté comme un raccourci vers l’autonomie. Mais, sur le terrain, apprendre à coder ne garantit ni un client, ni un contrat, ni un revenu stable.
Le Kenya a fait de l’inclusion des réfugiés un chantier politique plus large. En mars 2025, le gouvernement a lancé le Shirika Plan, une stratégie qui veut transformer les camps en établissements intégrés, avec davantage d’opportunités économiques et de services partagés pour les réfugiés et leurs hôtes. Cette orientation s’inscrit aussi dans la trajectoire de la Communauté d’Afrique de l’Est, où la circulation des personnes, des compétences et du travail pèse de plus en plus dans les débats sur la croissance régionale.
Le programme et les chiffres clés
Dans ce contexte, un programme lancé dans les comtés de Turkana et Garissa vise 1 700 jeunes réfugié·e·s et membres des communautés d’accueil. Il prévoit 25 semaines de formation, avec des modules de compétences numériques, d’employabilité et de spécialisation dans des domaines comme le cloud computing, l’intelligence artificielle et l’analyse de données. L’initiative est portée par l’Organisation internationale du travail, avec l’appui de Microsoft et de Power Learn Project Africa, dans le cadre du partenariat PROSPECTS.
Le choix des lieux n’est pas anodin. Turkana et Garissa concentrent les principales zones d’accueil du pays. À la fin de 2025, le Kenya comptait 835 793 réfugié·e·s et demandeurs d’asile enregistrés, dont 406 725 à Dadaab et 310 755 à Kakuma-Kalobeyei. Le HCR indiquait aussi 617 134 réfugiés et 218 659 demandeurs d’asile, soit un total très proche de ce seuil de 835 000 personnes.
Le détail compte. À Dadaab comme à Kakuma, la population est jeune, mobile, souvent déjà familière des usages du téléphone et des réseaux sociaux. Mais la proximité entre cette jeunesse et les promesses du numérique ne crée pas, à elle seule, un marché. C’est précisément là que se joue la différence entre un projet de formation et une politique d’insertion.
Former n’est pas employer
Le principal obstacle reste l’accès réel au revenu. Un rapport du HCR publié en août 2025 sur les parcours vers l’emploi au Kenya souligne que les réfugiés disposent certes d’un droit au travail dans le cadre de la Refugee Act de 2021, mais que les procédures restent lourdes, les règles parfois floues et l’appui aux employeurs insuffisant. Le même document rappelle que ces difficultés créent un écart persistant entre le droit et la pratique.
Le HCR précise même qu’au Kenya, moins de 1 % des réfugiés disposaient d’un permis de travail en 2025. Pour les jeunes formés au numérique, cela change tout. Sans document administratif, sans réseau professionnel et sans visibilité sur les débouchés, beaucoup risquent de rester bloqués dans une économie informelle déjà saturée.
Le programme tente de répondre à cette faiblesse structurelle en créant une passerelle vers un marché numérique local de services. L’idée est simple : relier les compétences acquises à des missions concrètes, qu’il s’agisse de télétravail, de services numériques de proximité ou d’activités entrepreneuriales. C’est une inflexion importante. En Afrique, beaucoup de programmes misent d’abord sur l’employabilité. Ici, l’accent est mis sur l’écosystème, c’est-à-dire sur les clients, les plateformes, les petites entreprises et les chaînes de valeur locales.
Mais l’obstacle ne se limite pas aux textes. Il y a aussi l’accès aux appareils, la qualité de la connexion, le coût des données et la maîtrise des plateformes internationales de freelance. À Turkana et Garissa, la distance avec Nairobi compte encore. Les infrastructures sont moins denses, les opportunités privées plus rares, et les communautés hôtes subissent les mêmes tensions d’emploi que les réfugiés. Le programme a donc une portée sociale plus large que sa seule cible affichée.
Ce que le Kenya teste pour la région
Ce dossier dépasse le seul cas kényan. Le pays héberge depuis trois décennies l’une des plus importantes populations réfugiées du continent. Il devient, avec le Shirika Plan et les projets numériques adossés à PROSPECTS, un terrain d’essai pour une idée plus ambitieuse : faire de l’accueil une politique de développement, et non seulement de secours. Cette logique intéresse directement l’Afrique de l’Est, où l’IGAD, la Banque mondiale, les agences de l’ONU et les gouvernements cherchent depuis plusieurs années des réponses plus durables aux déplacements prolongés.
Pour Nairobi, l’enjeu est aussi politique. Si les réfugiés accèdent à des revenus, ils consomment davantage, louent, transportent, achètent, créent parfois des micro-entreprises. Les comtés d’accueil y gagnent une base économique plus large. À l’inverse, si la formation ne débouche pas sur du travail, la frustration s’installe et les attentes déçues pèsent autant sur les camps que sur les quartiers voisins.
La prochaine étape sera donc décisive. Elle ne se jouera pas seulement dans les salles de classe numériques, mais dans la capacité des partenaires à ouvrir des commandes, à simplifier l’accès au travail et à bâtir un marché de services crédible dans le nord du Kenya. C’est là que se mesurera la promesse réelle du numérique : non pas former des profils visibles sur papier, mais produire des revenus réguliers dans un territoire où l’inclusion reste encore à construire.