Quand un actif stratégique rencontre le juge
À Nairobi, une vente d’actions n’a pas seulement bousculé la Bourse. Elle a ravivé un débat plus large sur la manière dont l’État kényan cède, monétise ou protège ses actifs les plus sensibles. Safaricom n’est pas une entreprise ordinaire dans le paysage kényan : c’est un pilier du numérique, des paiements mobiles et des finances publiques.
Le 15 septembre 2026, la Haute Cour du Kenya a annulé la cession de 15 % du capital détenu par l’État dans Safaricom au groupe Vodacom, en estimant que l’opération violait la Constitution et la loi. Le tribunal a ordonné la restitution des actions à l’État, au nom du peuple kényan, et a qualifié la transaction d’invalide, nulle et non avenue.
Ce que la Cour a reproché à l’État
Le cœur du dossier n’est pas seulement financier. Les juges ont considéré que le gouvernement n’avait pas mené une participation publique suffisamment informée, ni révélé assez d’éléments sur l’opération. La Cour a aussi estimé que la présentation du dossier masquait, derrière une simple vente de titres, une prise de contrôle effective de Safaricom par Vodacom.
Autrement dit, la juridiction a regardé au-delà du libellé de la transaction. Elle a retenu que les règles applicables aux fusions et acquisitions, ainsi qu’au contrôle de la concurrence, auraient dû être traitées avec davantage de rigueur. L’absence, dans le dossier examiné, de preuves convaincantes sur certaines autorisations réglementaires a pesé dans la décision.
Le point le plus sensible tient aussi à la question des dividendes. La Cour a jugé que la monétisation anticipée des dividendes futurs privait les citoyens d’un droit lié à leur participation dans l’entreprise publique. Cette lecture touche au principe de gestion des finances publiques, mais aussi à la place des actifs stratégiques dans le patrimoine de l’État.
Un dossier né bien avant le verdict
Le gouvernement kényan avait annoncé, dès décembre 2025, son intention de céder 15 % de sa participation dans Safaricom. Le prix retenu était de 34 shillings par action, pour un produit de 204,3 milliards de shillings. À cela s’ajoutaient 40,2 milliards de shillings liés à un paiement anticipé sur des dividendes futurs, ce qui portait le total à environ 244,5 milliards de shillings. Le Parlement avait examiné l’opération au printemps 2026.
La séquence judiciaire avait, elle aussi, commencé tôt. Des pétitions avaient contesté la constitutionnalité du processus, avec des arguments sur la transparence, la participation du public et la valorisation de l’actif. En juin 2026, la Cour d’appel avait levé les mesures conservatoires qui bloquaient la transaction, ouvrant la voie à sa finalisation le 30 juin 2026.
Vodacom a ensuite confirmé avoir bouclé l’acquisition effective de la participation supplémentaire, et indiqué qu’elle comptait utiliser les voies de recours. Le groupe a aussi intégré Safaricom dans ses résultats et sa communication financière à l’été 2026, preuve que l’opération avait déjà produit des effets dans les comptes et dans la stratégie du groupe.
Ce que cette annulation change pour les finances publiques
Sur le plan budgétaire, l’enjeu est majeur. Le Trésor kényan avait adossé le produit de cette cession au National Infrastructure Fund, un fonds créé pour financer de grands projets de transport, d’énergie, d’eau et d’autres infrastructures structurantes. Le budget 2026-2027 cite explicitement les recettes de Safaricom comme source de capital de ce fonds.
Si la décision de la Haute Cour est maintenue en appel, l’État devra clarifier un point délicat : faut-il restituer les sommes encaissées, rétrocéder les actions, ou organiser une opération inverse avec ses conséquences comptables et juridiques ? C’est là que le dossier dépasse la seule question boursière. Il touche au financement de projets publics déjà annoncés, et à la crédibilité des mécanismes de privatisation ou de mobilisation d’actifs.
Pour les citoyens, l’enjeu est double. D’un côté, ils voient l’État chercher des ressources sans alourdir la dette. De l’autre, la justice rappelle que la rapidité budgétaire ne dispense ni de transparence ni de contrôle parlementaire. Dans un pays où Safaricom structure une partie des échanges, du mobile money aux services numériques, la question n’est pas seulement celle du prix, mais de la gouvernance d’un actif qui pèse sur la vie quotidienne.
Une portée qui dépasse Nairobi
Le dossier résonne au-delà du Kenya. Dans l’espace de la Communauté d’Afrique de l’Est, dont le Kenya est membre aux côtés d’autres partenaires régionaux, les États cherchent à attirer les capitaux tout en gardant la main sur les secteurs stratégiques. Une décision de cette ampleur peut donc peser sur la manière dont d’autres gouvernements de la région conçoivent leurs propres privatisations, partenariats ou ventes d’actifs.
Elle renvoie aussi à un débat plus large, observé à l’échelle africaine, sur la souveraineté économique, les règles de concurrence et la place du public dans les cessions d’actifs majeurs. Au Kenya, la prochaine étape se jouera devant la Cour d’appel, tandis que le gouvernement et Vodacom devront décider de la manière de préserver leurs positions respectives sans aggraver l’incertitude autour de Safaricom et du National Infrastructure Fund.