À Nairobi, une régularisation qui a brusquement changé de ton

Dans les rues de Nairobi, une annonce administrative peut vite devenir un signal politique. Quand les petites activités tenues par des étrangers sont placées au centre du débat public, ce ne sont pas seulement des papiers qui sont en jeu. Ce sont aussi la sécurité, le droit au travail, et la place des voisins venus d’autres pays d’Afrique de l’Est.

Le Kenya, puissance économique de la région, attire depuis longtemps commerçants, salariés et investisseurs. Mais la pression sur le secteur informel, qui fait vivre une large part des ménages urbains, alimente aussi des tensions récurrentes autour de la concurrence, de l’emploi et du contrôle migratoire. Dans ce dossier, le cadre régional compte autant que la politique intérieure : l’East African Community, ou EAC, garantit en principe la libre circulation des personnes, du travail, des services et du capital, tout en laissant aux États des limites pour l’ordre public, la sécurité et la santé publique.

Ce que Nairobi a décidé, et pourquoi la communauté burundaise s’est alarmée

Le 2 septembre 2026, William Ruto a demandé aux étrangers tenant de petites activités de fermer, sans préciser clairement le périmètre exact de la mesure. Dans les jours qui ont suivi, le gouvernement kényan a transformé cette injonction en une fenêtre de 90 jours pour régulariser les documents d’immigration, les permis de travail, l’enregistrement des entreprises et les licences. La présidence a aussi indiqué que les personnes en règle resteraient protégées et que l’enforcement se ferait par les agences de l’État, après le délai imparti.

Cette clarification n’a pas suffi à rassurer tout le monde. À Nairobi, des centaines de Burundais se sont rendus à leur ambassade pour demander des documents de voyage ou des laissez-passer, par crainte d’être pris pour cible. Le Burundi compte environ 16 000 réfugiés et demandeurs d’asile au Kenya selon la matière initiale de l’article, mais le chiffre exact des personnes affectées par les annonces présidentielles reste difficile à établir de manière indépendante. Plusieurs récits de presse ont toutefois confirmé l’afflux à l’ambassade et la peur d’une partie de cette communauté.

Le gouvernement kényan a, de son côté, insisté sur un point : il ne s’agirait pas d’une expulsion collective, mais d’une mise en conformité. Le bureau de la présidence a rappelé que toute personne exerçant une activité au Kenya doit respecter les obligations d’immigration, d’autorisation de travail, d’enregistrement et de licence. Cette ligne est aussi défendue par des médias publics kényans, qui ont parlé d’un « délai de régularisation » avant des contrôles plus stricts.

La Commission nationale kényane des droits de l’homme a, elle, demandé une application des règles fondée sur les droits humains, en disant craindre des effets discriminatoires et des menaces contre des étrangers. L’institution a aussi signalé des cas d’intimidation, de discrimination et d’attaques en ligne après les déclarations présidentielles.

Un test pour la politique économique kényane et pour l’intégration régionale

Sur le fond, le sujet dépasse de loin les commerçants burundais. Le Kenya débat depuis plusieurs mois d’un texte de « local content », le projet de loi sur le contenu local, destiné à mieux encadrer la participation des étrangers dans certains segments de l’économie et à favoriser l’achat local dans les chaînes d’approvisionnement. Le Parlement kényan a confirmé que ce projet vise à créer un cadre pour que l’investissement produise davantage d’emplois et de débouchés pour les entreprises nationales.

Mais au Kenya, la ligne de crête est étroite. D’un côté, le pouvoir veut répondre à une colère réelle dans les micro et petites entreprises, où beaucoup de Kényans se disent concurrencés par des acteurs étrangers plus mobiles ou mieux capitalisés. De l’autre, une fermeture brutale peut abîmer la confiance, brouiller la frontière entre régulation et stigmatisation, et fragiliser des familles qui vivent du commerce de détail, des services et de l’économie informelle. Dans les quartiers populaires de Nairobi, une mesure mal expliquée peut se traduire en peur immédiate, alors que dans les couloirs du Parlement elle est présentée comme une réforme de conformité.

Le cadre communautaire de l’EAC complique encore l’équation. Le Common Market de la Communauté d’Afrique de l’Est prévoit la non-discrimination des ressortissants des États partenaires et le droit d’entrée, de résidence, de travail et d’établissement, même si ces droits restent encadrés par les lois nationales et par des motifs de sécurité ou de santé publique. En pratique, cela veut dire qu’un État peut contrôler les documents, mais qu’il ne peut pas transformer un problème de régularisation en signal politique contre des nationalités précises sans créer de frottement régional.

Le Burundi, enclavé entre la Tanzanie, le Rwanda et la République démocratique du Congo, surveille aussi ce dossier avec attention. Pour Bujumbura, la question n’est pas seulement consulaire. Elle touche à la protection des ressortissants, à la circulation des travailleurs dans l’espace est-africain et à la capacité des États de faire respecter, ou non, les règles communes. Le ministre burundais des affaires étrangères a d’ailleurs réagi publiquement à des menaces visant des Burundais au Kenya, ce qui montre que l’affaire a déjà franchi le registre administratif pour entrer dans celui des rapports diplomatiques.

À l’échelle continentale, l’épisode rappelle une tension classique en Afrique : comment concilier souveraineté économique, protection des petits opérateurs locaux et liberté de circulation voulue par les blocs régionaux et, plus largement, par la Zone de libre-échange continentale africaine. Le Kenya aime se présenter comme une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Est et au-delà. Mais cette porte n’est crédible que si la régulation reste prévisible, la communication publique claire et la protection des personnes entière.

La suite dépendra de deux échéances très concrètes : la fin du délai de 90 jours fixé par le gouvernement kényan et la manière dont le Parlement traduira, ou non, cette offensive politique dans la loi. C’est là que se jouera l’équilibre entre protection du marché local, respect des engagements régionaux et sécurité des communautés étrangères installées à Nairobi, Mombasa ou ailleurs dans le pays.