À Nairobi, un conflit social devenu test de résistance pour le système de santé

Dans la capitale kényane, les blouses blanches ont pris la rue pour rappeler une évidence simple : quand les infirmiers s’arrêtent, ce sont les salles d’attente, les maternités et les dispensaires qui encaissent le choc. À Nairobi, la mobilisation ne porte pas seulement sur une fiche de paie. Elle révèle aussi la difficulté du Kenya à faire respecter des accords collectifs signés, puis renvoyés d’un bureau à l’autre.

Le dossier s’inscrit dans un paysage institutionnel complexe. Au Kenya, la santé publique dépend largement des comtés, tandis que la Commission des salaires et des rémunérations, la SRC, conseille l’État national et les gouvernements locaux sur les traitements et avantages des agents publics. Les infirmiers, eux, relient leur bataille salariale à une convention collective conclue en 2017, toujours au cœur de leur revendication.

Le nœud du conflit : une convention de 2017 restée en suspens

Jeudi 3 septembre 2026, des infirmiers ont de nouveau défilé à Nairobi vers les bureaux de la SRC. Leurs slogans étaient directs : « Implement the 2017 RTWA » et « No CBA, No Work ». Le mouvement était conduit par Seth Panyako, secrétaire général du Kenya National Union of Nurses and Midwives, qui maintient la pression sur l’institution chargée de donner son feu vert aux rémunérations publiques.

Le point de blocage reste la lettre de non-objection que le syndicat demande à la SRC. Sans ce document, affirme le KNUNM, la convention collective doit rester bloquée avant son enregistrement devant l’Employment and Labour Relations Court, la juridiction kényane compétente en matière de travail. Le Conseil des gouverneurs, qui représente les exécutifs des comtés, négocie bien avec le syndicat, mais l’accord reste incomplet tant que la chaîne institutionnelle ne se referme pas.

Cette grève s’inscrit dans la durée. Au début septembre 2026, plusieurs médias kényans situaient le mouvement dans sa dixième semaine, tandis que des comptes rendus de terrain faisaient état d’une perturbation profonde des services dans de nombreux établissements publics. Kenya News Agency a aussi signalé, à Tharaka Nithi, que des dispensaires et un hôpital de référence étaient touchés, poussant des patients vers le privé ou vers les comtés voisins.

Des hôpitaux sous tension, des patients déplacés vers le privé

Le conflit dépasse le seul cadre syndical. Il touche le fonctionnement ordinaire d’un système de santé déjà soumis à la pression des effectifs, des budgets et de la répartition des compétences entre Nairobi et les 47 comtés. Dans les zones urbaines, certains patients peuvent se rabattre sur des cliniques privées. Dans les zones rurales, l’alternative est souvent plus lointaine, plus chère, ou tout simplement absente.

En 2024 déjà, un débat au Parlement rappelait l’ampleur des ressources humaines en jeu : le Conseil des gouverneurs évoquait alors environ 31 923 infirmiers au service de 16 655 structures de santé des comtés. Ce chiffre donne la mesure de l’impact potentiel d’un arrêt prolongé. Quand les infirmiers cessent le travail, ce ne sont pas seulement les grandes références hospitalières qui ralentissent. Ce sont aussi les soins de base, les suivis prénatals, les vaccinations et l’accueil de première ligne qui se fragilisent.

Les acteurs du secteur le disent depuis des années : la répétition des grèves de personnels soignants a transformé le bras de fer salarial en indicateur de fragilité systémique. Une étude publiée sur PubMed rappelait déjà que le Kenya avait connu, en 2016 et 2017, près de 250 jours cumulés de grèves de médecins et d’infirmiers sur onze mois. Le conflit actuel s’inscrit dans cette mémoire sociale. Il n’est donc ni un épisode isolé ni une simple querelle administrative.

Ce que révèle la bataille autour de la SRC et des comtés

Sur le fond, l’affaire pose une question de gouvernance. La SRC a pour mandat de conseiller l’État sur les rémunérations des agents publics et de veiller à leur soutenabilité. Les syndicats, eux, soutiennent qu’un accord signé doit être appliqué. Entre les deux, les gouvernements de comté invoquent souvent les contraintes budgétaires, tandis que les soignants rappellent que le travail de nuit, les gardes, les risques biologiques et la surcharge ne peuvent rester sans contrepartie crédible.

Le différend a aussi une portée politique. Les infirmiers forment l’ossature la plus visible du service de santé de proximité. Leur mobilisation oblige les autorités à choisir entre deux urgences : tenir la ligne sur la maîtrise de la masse salariale, ou sécuriser la continuité des soins. Dans une économie où le recours à la santé privée reste hors de portée d’une partie de la population, la tension est particulièrement forte pour les ménages modestes, les femmes enceintes, les personnes âgées et les patients chroniques.

Le Conseil des gouverneurs se trouve lui aussi exposé. Les comtés gèrent la santé quotidienne, mais ils ne contrôlent pas seuls l’architecture salariale. Cette fragmentation explique une partie de l’enlisement. Elle montre aussi pourquoi un accord local peut rester lettre morte si la SRC, les employeurs publics et les mécanismes judiciaires n’avancent pas au même rythme.

Un signal à suivre au-delà du Kenya

Au niveau régional, le dossier résonne dans l’Afrique de l’Est, où les États membres de la Communauté d’Afrique de l’Est cherchent à renforcer leur intégration tout en composant avec des systèmes de santé nationaux très inégaux. Le Kenya, souvent présenté comme un pôle médical et logistique de la région, voit ici sa crédibilité intérieure testée sur un terrain très concret : la capacité à payer, négocier et appliquer.

La suite dépendra moins des déclarations que d’un geste institutionnel clair. Tant que la lettre de non-objection de la SRC ne sera pas délivrée, le KNUNM dit n’avoir aucune raison de lever sa pression. Pour les autorités kényanes, l’enjeu dépasse un seul conflit de travail. Il s’agit de montrer que les accords sociaux conclus dans la fonction publique peuvent survivre à la lenteur administrative et aux rivalités entre niveaux de pouvoir.