Dans de nombreux hôpitaux publics kényans, le problème n’est plus seulement une file d’attente plus longue. C’est une chaîne de soin qui se tend, puis se casse, quand les soignants manquent, que les gardes s’allongent et que les promesses salariales restent en suspens. Au Kenya, la grève des infirmiers a désormais pris une dimension qui dépasse la simple revendication professionnelle : elle teste la capacité du système de santé dévolu aux 47 comtés à tenir sans nouveaux affrontements sociaux.

Un bras de fer ancré dans la dévolution kényane

Le secteur de la santé au Kenya reste partagé entre l’État central et les gouvernements de comté. La Constitution confie aux comtés la prestation des services de santé essentiels, tandis que le pouvoir national garde la responsabilité de l’orientation générale, de l’appui technique et des hôpitaux de référence nationaux. C’est ce partage des rôles, souvent mal coordonné, qui nourrit depuis des années les conflits sur les salaires, les effectifs et les transferts de personnel.

Cette tension n’est pas isolée. Elle s’inscrit aussi dans un contexte régional plus large où la mobilité du personnel de santé, la pression sur les budgets publics et la concurrence entre services urbains et ruraux pèsent sur l’emploi médical. À l’échelle de la Communauté d’Afrique de l’Est, les questions de travail et de circulation de la main-d’œuvre restent un sujet structurant, notamment pour les métiers de la santé.

Dans ce dossier, les infirmiers demandent surtout l’application d’une convention collective signée en 2017 à la fin d’une précédente grève de six mois. Le gouvernement invoque, lui, des contraintes budgétaires et le morcellement des responsabilités entre Nairobi et les 47 comtés. Cette mécanique explique pourquoi un accord peut être signé, puis rester partiellement lettre morte pendant des années.

Ce que demandent les infirmiers, et pourquoi les médecins montent au front

Le 8 septembre 2026, des médecins kényans ont averti qu’ils pourraient rejoindre la grève des infirmiers, désormais entrée dans sa sixième semaine, si la crise n’était pas résolue sous sept jours. Le syndicat des médecins estime que ses membres absorbent déjà une partie du travail habituellement assuré par les infirmiers, au risque d’épuiser davantage des services publics déjà fragiles.

Les infirmiers, eux, ont maintenu la pression dans la rue. À Nairobi, plusieurs centaines d’entre eux ont marché jusqu’au siège du Conseil des gouverneurs, l’organe qui réunit les 47 exécutifs de comté. Ils réclament la mise en œuvre de l’accord de 2017, mais aussi de meilleures garanties sur les carrières, les arriérés et les conditions de travail. Leurs dirigeants affirment que la mobilisation peut durer encore longtemps si rien ne bouge.

Le Conseil des gouverneurs a, de son côté, durci le ton. Son président, Ahmed Abdullahi, a soutenu que la grève était illégale et a appelé les soignants à reprendre le travail pendant que les discussions se poursuivent. Cette position reflète un autre front du conflit : les comtés refusent de porter seuls le poids financier d’engagements qu’ils jugent insuffisamment couverts par les transferts budgétaires du niveau national.

Le ministère de la Santé, pour sa part, a déjà rappelé que la réforme de la couverture sanitaire universelle repose sur un rééquilibrage du personnel et des budgets entre l’État central et les comtés. Il affirme aussi que la dévolution reste le cadre constitutionnel de l’organisation du système. Autrement dit, le conflit ne porte pas seulement sur une feuille de paie. Il touche à l’architecture même du service public.

Une crise sociale qui révèle la fragilité du service public

Pour les patients, le coût est immédiat. Dans les grandes villes comme dans les zones plus éloignées, les consultations sont retardées, les soins de base reportés et les équipes restantes surchargées. La grève ne frappe pas tous les Kényans de la même manière. Les ménages qui peuvent se tourner vers le privé ou vers les structures confessionnelles amortissent le choc. Les autres restent tributaires d’un système public sous tension.

Pour les soignants, le litige porte aussi sur la reconnaissance d’un métier exposé, technique et physiquement exigeant. Les infirmiers disent attendre l’exécution d’engagements déjà signés. Les autorités locales répondent par la discipline budgétaire et par la référence à des décisions de justice. Entre les deux, les tribunaux du travail sont devenus un lieu clé où se croisent droit syndical, service public et continuité des soins.

Le Kenya se retrouve ainsi face à un test plus vaste que la seule négociation salariale. Le pays doit montrer qu’une décentralisation sanitaire peut fonctionner sans faire de chaque comté un terrain de bras de fer récurrent. S’il n’y parvient pas, le risque est clair : voir la pénurie de personnel, déjà visible dans plusieurs établissements, se transformer en crise chronique de confiance dans les hôpitaux publics. Dans une région d’Afrique de l’Est où la demande de soins augmente et où les États cherchent encore le bon équilibre entre centralisation et autonomie locale, ce dossier kényan servira de signal politique bien au-delà de Nairobi.