À Naivasha, l’électricité ne suffit plus : elle devient une base industrielle

Au Kenya, le débat sur l’énergie change de nature. Pendant des années, la géothermie a surtout servi à stabiliser le réseau électrique national. Désormais, elle est aussi pensée comme un aimant pour l’industrie, avec un objectif simple : produire proprement, mais surtout produire localement, au plus près de la source d’énergie.

Ce virage est visible à Olkaria, dans le comté de Nakuru, près de Naivasha. Le site de KenGen Green Energy Park doit accueillir des entreprises qui cherchent une électricité fiable, une vapeur géothermique disponible sur place et des terrains déjà connectés aux infrastructures énergétiques. Pour un pays d’Afrique de l’Est où les coûts de production restent un frein pour beaucoup d’activités, l’enjeu est clair : transformer un atout naturel en chaîne de valeur.

Un projet ancré dans la stratégie énergétique kenyane

Le principal acteur de cette bascule est KenGen, la société publique qui produit une grande partie de l’électricité nationale. L’entreprise indique disposer d’une capacité installée de 1 786 MW, dont plus de 90 % proviennent de sources vertes, principalement l’hydroélectricité et la géothermie. Elle précise aussi que le Kenya reste l’un des marchés les plus avancés du continent en matière de production renouvelable intégrée au réseau. KenGen présente sa capacité installée ; KenGen revient aussi sur son rôle dans le système électrique kényan.

La logique du parc industriel s’inscrit dans cette trajectoire. Le site de Naivasha a été conçu comme une zone capable d’accueillir des investisseurs avec un accès direct à l’électricité, à la vapeur et à des parcelles aménagées. KenGen a aussi confirmé que le projet relevait d’une zone à contrôle douanier, une mesure qui peut faciliter certains investissements industriels en lien avec les régimes fiscaux et logistiques de l’East African Community Customs Management Act. Le statut douanier du Green Energy Park.

Ce positionnement n’est pas isolé. KenGen a également indiqué, fin juin 2026, vouloir porter à 5 500 MW son portefeuille de projets renouvelables, contre 1 500 MW dans sa stratégie précédente. L’entreprise lie cette révision à l’évolution du marché, à la confiance des investisseurs et à la demande croissante en énergie propre dans la région. KenGen a présenté son nouveau pipeline de projets renouvelables.

Des investisseurs attirés par l’énergie, la vapeur et la proximité logistique

Dans ce dispositif, l’arrivée de Maxim Agri & Samakgro comme cinquième investisseur du Green Energy Park marque une étape supplémentaire. Le projet annoncé prévoit une usine d’aliments pour poissons d’une capacité de huit tonnes par heure, alimentée par 3 MW d’énergie verte. L’investissement est évalué à 3,95 millions de dollars, soit un peu moins de 520 millions de shillings kényans au taux de change courant, en ordre de grandeur. Cette conversion est une estimation, pas un chiffre communiqué par l’entreprise.

Le choix de l’aquaculture n’est pas anodin. Le Kenya pousse depuis plusieurs années la filière des poissons d’élevage, alors que la demande en intrants de qualité reste élevée et que le pays travaille à structurer ses chaînes d’alimentation animale et aquacole. Le Kenya Fisheries Service met en avant le développement de la filière, tandis que son plan national 2025 insiste sur l’amélioration de l’offre d’intrants et sur la montée en gamme des productions. Dans ce contexte, une usine plus proche des sources d’énergie peut réduire certains coûts d’exploitation, mais aussi raccourcir les délais de livraison vers les bassins de consommation du centre du pays et du corridor Nairobi–Naivasha.

Samakgro, pour sa part, se présente déjà comme un acteur de l’alimentation aquacole présent à Naivasha, ce qui laisse entrevoir un investissement davantage lié à la consolidation de capacités régionales qu’à une implantation pionnière. L’entreprise présente son activité dans l’aquaculture nutrition. Dans un marché où le prix des aliments pèse lourd dans les marges des pisciculteurs, la question n’est pas seulement de produire plus. Elle est aussi de produire à coût plus lisible, avec une énergie stable et des intrants industriels mieux maîtrisés.

Ce que change l’industrialisation verte pour le Kenya et pour la région

L’intérêt du modèle dépasse le seul cas d’une usine d’aliments pour poissons. Ce que KenGen teste à Olkaria, c’est une manière nouvelle de faire de la géothermie : non plus seulement une source d’électricité pour les foyers et le réseau, mais une infrastructure d’accueil pour l’industrie, la recherche, les centres de données et les activités manufacturières qui ont besoin d’énergie continue. Le parc vise ainsi des entreprises sensibles au coût du kilowattheure, à la disponibilité de la vapeur et à l’empreinte carbone de leur production. Le parc industriel est présenté comme un écosystème intégré.

Pour Nairobi, l’enjeu est double. D’un côté, le gouvernement cherche à montrer que la transition énergétique peut créer des emplois et attirer des capitaux hors des seules métropoles côtières ou de la capitale. De l’autre, il faut éviter qu’un projet très visible reste un îlot isolé. Sans routes fiables, sans logistique efficace, sans règle claire pour les investisseurs et sans débouchés industriels réels, le parc risquerait de rester une vitrine. C’est pourquoi KenGen pousse aussi des chantiers d’accès, dont une liaison avec le terminal du Standard Gauge Railway à Naivasha, signe que l’énergie seule ne suffit pas : il faut l’adosser aux transports et à la distribution.

À l’échelle de l’Afrique de l’Est, cette initiative parle à plusieurs économies qui cherchent encore comment convertir leurs ressources naturelles en transformation productive. Le Kenya, membre de la Communauté d’Afrique de l’Est, essaie ici de montrer qu’une énergie propre peut devenir un outil de réindustrialisation, et pas seulement un argument climatique. Si le modèle fonctionne à Olkaria, il pourrait inspirer d’autres territoires dotés d’un potentiel géothermique, hydraulique ou solaire, à condition que les États parviennent à relier production électrique, foncier, fiscalité et marché intérieur.

La suite se jouera sur des jalons précis : la mise en service effective des premières unités, la vitesse d’installation des investisseurs, et la capacité de KenGen à convertir son portefeuille annoncé de 5 500 MW en projets concrets. C’est là que l’industrialisation verte cessera d’être un mot d’ordre et deviendra, ou non, une réalité économique.