Un écran reste noir tant qu’aucun visiteur ne pédale. Puis des signes verts apparaissent, alimentés par l’effort humain. Aux Grandes Locos, le Ghanéen Akwasi Bediako Afrane transforme ainsi de vieux appareils électroniques en une question concrète : qui donne de l’énergie aux technologies, et que deviennent-elles quand nous cessons de les utiliser ?
À Kumasi, apprendre à faire avec ce qui existe
Né en 1990 à Kumasi, ville de la région Ashanti, l’artiste a grandi dans le quartier d’Ahinsan. Enfant, il fabriquait des objets avec des matériaux récupérés, avant de les mettre en jeu avec les autres. Cette expérience, raconte-t-il, a nourri sa pratique. Elle inscrit son travail dans une relation quotidienne aux objets, plutôt que dans une opposition abstraite entre art et déchets.
Afrane poursuit aujourd’hui un doctorat au département de peinture et de sculpture de l’Université des sciences et technologies Kwame Nkrumah, à Kumasi. Il cite parmi ses influences plusieurs artistes ghanéens, dont Karî’kachä Seid’ou, Dorothy Amenuke, Ibrahim Mahama et El Anatsui. Ces références dessinent une scène artistique diverse, où les matériaux, les gestes collectifs et les histoires locales peuvent devenir des moyens de penser le présent.
À la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon, organisée du 19 septembre au 13 décembre 2026, son installation porte le titre officiel CERBERUS T-26: Dance of Dialogue. La Biennale explore cette année les circulations et les passages entre des univers. L’œuvre d’Afrane s’inscrit dans ce cadre sans se limiter à une démonstration sur le recyclage.
Une machine qui dépend de ses visiteurs
L’installation prend la forme d’un labyrinthe assemblé avec des écrans, des cartes électroniques, des serveurs, des imprimantes et des câbles. Les appareils produisent leurs propres bruits, lumières et mouvements. Afrane les amplifie pour rendre perceptible une activité souvent cachée derrière les boîtiers lisses des objets numériques.
Des vélos sont intégrés au dispositif. Le public doit pédaler pour activer pleinement l’expérience et faire apparaître des signes verts sur les écrans. L’artiste évoque une référence à Matrix et interroge notre rôle dans l’écosystème numérique : nous utilisons les appareils, les alimentons en énergie, puis les remplaçons sans toujours savoir ce qu’ils contiennent ni ce qu’ils absorbent de nos usages.
La participation n’est pas un simple effet interactif. Pour Afrane, les circuits imprimés offrent aussi une image possible de la société. Chaque composant dépend des autres pour faire fonctionner l’appareil. De même, les liens humains et la coopération permettent de construire une vie collective. L’installation rend cette idée physique : sans contribution d’un visiteur, certains éléments restent inactifs.
Ce principe se prolonge dans deux projets menés avec des habitants et des institutions de la métropole lyonnaise. À l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, des ateliers ont associé des patients et des membres du personnel autour de l’économie du soin. À Écully, habitants, bénévoles et acteurs locaux ont travaillé sur la consommation raisonnée et le réemploi. La Biennale indique que ces collaborations ont contribué au développement de l’installation.
Réemploi, commerce et responsabilité
Le mot « déchet » n’a pas partout le même sens. Dans l’entretien fourni, Afrane explique que des appareils considérés comme rebut en Europe peuvent arriver au Ghana comme produits d’occasion, destinés à être réparés, revendus ou utilisés. Ce changement de perspective est essentiel : un appareil usagé n’est pas automatiquement inutilisable. Mais le réemploi ne règle pas, à lui seul, le problème des équipements réellement hors service.
Au Ghana, la filière mêle réparation, revente et récupération de matériaux. Des travaux de recherche consacrés à cette économie décrivent le rôle des réparateurs et des recycleurs, notamment à Accra : certains appareils sont remis en état et retrouvent un usage local, tandis que des composants non réutilisables peuvent finir dans des circuits de traitement moins sûrs. Ces activités assurent des revenus et rendent des équipements accessibles, mais elles exposent aussi les travailleurs et l’environnement lorsque le traitement est mal encadré.
Le pays dispose d’un cadre légal sur les déchets dangereux et électroniques. La loi de 2016 prévoit notamment un fonds consacré à leur gestion, à la recherche, à l’information du public et au soutien d’installations de traitement. L’existence de ces règles ne signifie pas que tous les appareils suivent une filière sûre. Elle rappelle plutôt que la réparation, la collecte et le recyclage sont aussi des enjeux de politique publique, d’emplois et de santé.
L’œuvre évite ainsi deux raccourcis. Le premier réduirait les appareils usagés à de simples rebuts importés. Le second célébrerait le réemploi sans regarder les risques du traitement des composants toxiques. Entre valeur d’usage et danger environnemental, la frontière dépend de l’état des équipements, des conditions de travail et des possibilités locales de réparation.
Du geste artistique à l’enjeu régional
Le projet rappelle que la durée de vie d’un appareil ne se joue pas seulement au moment où son propriétaire s’en sépare. Elle dépend aussi des choix des fabricants, des règles commerciales, des systèmes de collecte et du travail des personnes qui réparent ou démontent les équipements. La responsabilité ne peut donc pas reposer uniquement sur les consommateurs ghanéens ou sur les travailleurs du secteur informel.
Cette question dépasse le Ghana. En Afrique de l’Ouest, les circuits de vente, de réparation et de récupération relient plusieurs économies, tandis que les équipements circulent au-delà des frontières. La CEDEAO, organisation régionale des États d’Afrique de l’Ouest, constitue un cadre possible pour réfléchir aux règles de circulation des biens et à la coopération environnementale. Mais l’installation ne prétend pas apporter une solution technique : elle met en scène les dépendances et les choix que les systèmes numériques tendent à rendre invisibles.
À Lyon, l’effort nécessaire pour allumer un écran déplace enfin le regard. La technologie n’apparaît plus comme autonome : elle dépend de ressources, d’énergie, de travail et de relations humaines. Pour Afrane, le dialogue annoncé dans le titre ne se limite pas aux machines. Il concerne aussi les personnes qui les conçoivent, les utilisent, les réparent et héritent de leurs restes.