Sur la côte ghanéenne, la mer ne donne plus les mêmes signes

À l’aube, les pirogues reviennent encore vers les plages du Ghana. Mais les paniers ne racontent plus la même histoire qu’hier. Quand un poisson rare disparaît du filet, c’est toute une économie côtière qui vacille, depuis les pêcheurs jusqu’aux commerçantes de marché. Au sud du pays, cette tension se lit désormais dans la chasse à un poisson discret, très recherché, mais de plus en plus difficile à trouver.

Le sujet dépasse la seule conservation d’une espèce. Le Ghana dépend fortement du poisson pour l’alimentation, et le secteur des pêches reste vital pour les communautés littorales. La co-gestion des ressources, inscrite dans la politique nationale adoptée en 2020, vise justement à déplacer une partie des décisions vers les communautés qui vivent de la mer. À Accra, les autorités cherchent ainsi à sortir d’un modèle trop centralisé, alors même que la pression sur les stocks s’aggrave.

Le poisson-guitare, un animal très prisé et très exposé

Le poisson-guitare appartient au groupe des « Rhino Rays », ces raies et espèces proches des requins que l’UICN classe parmi les plus menacées de l’océan. En 2019, l’organisation a rappelé que presque toutes les espèces évaluées de cette famille étaient en danger critique d’extinction. Leur déclin s’explique surtout par la pêche côtière intense, souvent non régulée, et par une demande soutenue pour la chair et les ailerons.

Dans les communautés de pêche du Ghana, ce poisson est connu localement et se vend encore séché ou salé dans les soupes et ragoûts. Mais la pression ne vient pas seulement de la consommation intérieure. Les ailerons alimentent aussi des circuits commerciaux internationaux très rémunérateurs. Cette combinaison crée une incitation puissante à continuer de capturer l’espèce, même lorsque les prises baissent.

C’est dans cet espace fragile qu’interviennent les initiatives de terrain. Issah Seidu, biologiste de la faune sauvage devenu acteur de conservation marine, a commencé à travailler avec des communautés côtières en 2018. Son constat est simple : on ne protège pas une espèce contre les pêcheurs, on la protège avec eux. Cette logique s’accorde avec la trajectoire prise par le Ghana depuis plusieurs années, où la co-gestion est présentée comme un outil de survie pour les ressources marines.

Accra mise sur la co-gestion et les aires marines protégées

Le tournant majeur est venu en 2026 avec la formalisation de la première aire marine protégée du Ghana. Le gouvernement a annoncé, le 14 avril 2026, une zone de 703 kilomètres carrés dans la Greater Cape Three Points Area, à gérer conjointement avec les communautés côtières. Le ministère ghanéen des Pêches et de l’Aquaculture a présenté ce choix comme un pas historique pour protéger la biodiversité, refaire vivre les stocks et consolider l’économie bleue.

Cette décision n’est pas sortie de nulle part. Le plan de gestion des pêches 2022-2026 du Ghana prévoit déjà la création d’aires marines protégées pour sauvegarder les habitats, les zones de reproduction et les frayères. Il lie clairement la protection des milieux à la lutte contre la baisse des débarquements. En clair, le gouvernement reconnaît qu’il ne suffit plus de surveiller les prises ; il faut aussi protéger l’espace où les poissons se reproduisent.

Dans le même mouvement, des communautés d’Adjoa et d’Apam ont commencé à cartographier leurs propres zones de pêche. Seidu et ses partenaires ont équipé des pêcheurs de traceurs GPS pour repérer les lieux de rassemblement et de reproduction des poissons-guitares. Environ 15 kilomètres carrés d’habitats essentiels ont déjà été identifiés par ce travail local. Ce n’est pas une initiative décorative. C’est une manière de donner un contenu concret à la co-gestion, avec des données produites par ceux qui connaissent le mieux le littoral.

La méthode change aussi les rapports de confiance. Au lieu d’exiger l’arrêt brutal d’une pêche précieuse, l’ONG AquaLife Conservancy et les familles de pêcheurs testent des activités de remplacement, comme l’élevage d’escargots géants d’Afrique. Ce choix dit beaucoup du contexte social : quand le carburant coûte cher et que les captures baissent, il faut diversifier les revenus, sinon la conservation reste théorique.

Pour les familles, la conservation est aussi une question de revenu

Le cas du Ghana montre une réalité souvent sous-estimée en Afrique de l’Ouest : la protection d’une espèce ne peut pas réussir si elle affaiblit immédiatement les ménages qui vivent de la pêche. Le secteur emploie plus de 90 % des pêcheurs marins artisanaux du pays, et le poisson fournit 60 % des protéines animales consommées au Ghana. Autrement dit, une baisse des stocks n’est pas seulement un sujet écologique ; c’est un sujet de sécurité alimentaire, de coût de la vie et de stabilité des communautés côtières.

Sur le terrain, cette contrainte est visible chez les femmes commerçantes autant que chez les hommes en mer. À Apam, des vendeuses disent que les prises fluctuent avec les saisons, mais qu’elles ont surtout diminué sur la durée. Les méthodes destructrices, la pollution, la pression sur les habitats et le changement climatique aggravent la situation. Quand les volumes baissent, tout l’aval est touché : vente, transformation, frais scolaires, dépenses du foyer.

Le Ghana avance donc sur deux rails. D’un côté, l’État construit un cadre plus protecteur avec l’aire marine protégée et la co-gestion. De l’autre, des acteurs locaux inventent des solutions pratiques, plus souples, pour tenir dans la durée. Cette articulation est décisive, car les mesures imposées sans relais communautaire finissent souvent contournées. Le pays tente au contraire de faire des pêcheurs des gardiens du littoral, non des suspects par défaut.

Une expérience ghanéenne qui parle à toute la façade ouest-africaine

Ce qui se joue au Ghana résonne bien au-delà d’Accra. Dans plusieurs pays côtiers de la CEDEAO, les stocks halieutiques subissent la même combinaison de pression : surpêche, pêche illégale, perte d’habitats et montée des usages concurrents du littoral. La bataille autour du poisson-guitare devient alors un test de gouvernance régionale. Peut-on protéger une ressource mobile, transfrontalière, sans associer les communautés, les scientifiques et l’État ? Le Ghana répond par l’expérimentation locale, puis par l’outil juridique.

La suite dépendra de la mise en œuvre. Les prochains mois diront si la nouvelle aire marine protégée produit des effets réels sur les espèces sensibles et sur les revenus côtiers. Ils diront aussi si la cartographie communautaire, les plans de co-gestion et les solutions alternatives comme l’escargot peuvent être étendus à d’autres villages. Pour la région ouest-africaine, l’enjeu est clair : préserver la mer sans arracher à la côte son économie populaire. C’est là que se jouera la crédibilité du modèle ghanéen.