Une stratégie utile, mais une facture qui change de nature
À Accra, la question n’est plus seulement de savoir comment le Ghana a regarni ses réserves. Elle est aussi de savoir à quel prix, et surtout pour quel type de responsabilité publique. Le pays a fait de l’or un outil de stabilisation rapide. Cela a aidé le cedi, mais cela a aussi déplacé le débat vers la transparence des coûts et la place exacte de la Banque du Ghana dans la chaîne de l’or.
Le sujet est sensible, car il touche à trois équilibres à la fois : la stabilité monétaire, le financement de l’État et le poids d’un secteur artisanal qui compte dans l’économie ghanéenne, mais reste souvent informel. Dans un pays où l’or pèse lourd dans les exportations, la manière d’acheter, d’assayer et de revendre le métal compte presque autant que le métal lui-même.
Le cadre ghanéen : entre réserves, cedi et formalisation du secteur
Le Ghana sort d’une période de forte tension financière, encadrée par le programme du Fonds monétaire international. Dans ce contexte, la Banque du Ghana a utilisé le programme dit « Gold-for-Reserves » pour acheter de l’or en monnaie locale, puis l’utiliser pour renforcer les réserves internationales. Le principe est simple : transformer une ressource nationale en coussin de change sans puiser immédiatement dans les devises du pays.
Cette approche s’inscrit dans une séquence plus large de réformes. En 2025, le Parlement a adopté la Ghana Gold Board Act, qui a fait du Ghana Gold Board, ou GoldBod, l’acheteur, l’assayeur, le vendeur et l’exportateur unique de l’or issu de l’artisanat minier licencié. Le texte a été promulgué le 2 avril 2025, puis le nouveau cadre a pris effet au printemps. Autrement dit, l’État a voulu reprendre la main sur une partie du circuit de l’or jugée trop fragmentée.
Ce tournant a aussi une lecture régionale. En Afrique de l’Ouest, plusieurs banques centrales regardent désormais l’or comme un actif de réserve stratégique. Le Ghana n’est pas seul dans cette direction, mais il a pris une longueur d’avance en institutionnalisant un mécanisme qui relie directement la production artisanale, les réserves en devises et la politique monétaire.
Ce que dit vraiment le FMI
Dans sa revue de décembre 2025, le FMI ne conteste pas le résultat macroéconomique. Il constate, au contraire, que le programme a contribué à renforcer le stock de réserves du pays. Mais il avertit que cette activité crée des risques pour la soutenabilité financière de la Banque du Ghana et pour son autonomie opérationnelle. Le Fonds parle explicitement d’une activité « quasi budgétaire ».
Le point central est le coût de transaction. Acheter de l’or n’est pas neutre : il faut le peser, l’analyser, le raffiner, le transporter et rémunérer des intermédiaires. Dans son rapport de décembre 2025, le FMI indique que les pertes liées aux transactions ASM du programme Gold-for-Reserves ont atteint 214 millions de dollars à fin septembre 2025. Le même rapport précise que la Banque du Ghana avait acheté 7,6 milliards de dollars d’or via le dispositif en 2025 jusqu’en août, dont 5 milliards de dollars provenant des mineurs artisanaux entre avril et août.
Le tableau reste pourtant favorable sur d’autres indicateurs. La Banque du Ghana indique qu’à fin décembre 2025, les réserves internationales brutes ont atteint 13,83 milliards de dollars, contre 9,11 milliards un an plus tôt, soit 5,7 mois de couverture des importations. La même source fait état d’une inflation ramenée à 5,4 % en décembre 2025, contre 23,8 % en décembre 2024. Ces chiffres expliquent pourquoi le débat porte moins sur l’efficacité brute du dispositif que sur sa gouvernance.
Le FMI souligne aussi que GoldBod apporte une nouvelle couche de risque opérationnel et fiscal. Son rapport de juin 2025 rappelait déjà que GoldBod avait reçu un endowment de 279 millions de dollars et visait à tourner à trois tonnes d’or par semaine. Le Fonds estimait alors que la nouvelle architecture pouvait accroître l’exposition de l’État si les règles d’audit, de contrôle et de séparation des responsabilités restaient faibles.
Ce que change le passage au budget de l’État
Depuis juillet 2025, le financement du dispositif n’est plus porté comme une opération interne de la banque centrale, mais assumé par l’État à travers GoldBod. Dans son budget révisé, l’organisme a reçu 5 milliards de cedis, soit environ 427 millions de dollars, pour soutenir les achats d’or liés au secteur artisanal. Sur le plan politique, le changement n’est pas mineur : la dépense devient visible pour le Parlement et pour le contribuable.
GoldBod, de son côté, défend une lecture inverse. L’organisme affirme que son modèle formalise le commerce de l’or, réduit la fuite des métaux vers les circuits parallèles et améliore les recettes en devises. Ses propres communications disent avoir exporté plus de 41,5 tonnes d’or artisanal entre février et mai 2025, pour une valeur proche de 4 milliards de dollars. Cette narration intéresse le gouvernement, car elle relie directement l’or artisanal à la stabilisation macroéconomique.
Pour les mineurs artisanaux, l’enjeu est double. D’un côté, le cadre officiel peut ouvrir un marché plus lisible et mieux payé. De l’autre, il concentre le pouvoir d’achat et d’exportation entre peu de mains, ce qui peut peser sur les marges des petits opérateurs si les procédures sont lourdes ou si les paiements tardent. Pour la Banque du Ghana, le gain est clair : elle renforce ses réserves. Mais elle accepte en échange une proximité plus grande avec une logique commerciale que les banques centrales cherchent justement à éviter.
Un signal pour l’Afrique de l’Ouest et au-delà
Le dossier ghanéen dépasse Accra. Il rejoint une tendance plus large où plusieurs banques centrales africaines utilisent l’or du sous-sol pour consolider leurs bilans et mieux absorber les chocs extérieurs. Le World Gold Council note que la demande des banques centrales reste appelée à augmenter, et rappelle que les achats domestiques d’or deviennent un outil de gestion des réserves de plus en plus étudié.
Mais le cas ghanéen montre aussi la ligne de crête. Quand une banque centrale devient acheteuse dominante d’or artisanal, elle obtient vite des résultats visibles sur les réserves et la devise. En revanche, elle soulève aussitôt des questions de gouvernance, de coût et de responsabilité budgétaire. C’est là que se joue la suite : dans la capacité du Ghana à garder les bénéfices du dispositif sans brouiller la frontière entre politique monétaire, politique minière et dépense publique.
Pour l’Afrique de l’Ouest, l’épisode est instructif. La CEDEAO ne décide pas de ces mécanismes, mais ses États membres observent les mêmes contraintes : volatilité des devises, besoin de réserves, poids de l’or, et pression sur les finances publiques. Le Ghana sert ici de laboratoire. La prochaine étape sera de voir si GoldBod et la Banque du Ghana peuvent documenter leurs coûts, stabiliser la chaîne d’achat et éviter que la quête de devises ne finisse par fragiliser l’institution censée les protéger.