Quand le Ghana cherche à financer son or sans peser sur sa banque centrale
Au Ghana, l’or artisanal n’est plus seulement une question d’extraction. C’est devenu un instrument de trésorerie, de réserves et de souveraineté économique. À Accra, l’État tente désormais de faire financer ses achats d’or par le marché bancaire, plutôt que par la Banque du Ghana, afin de garder ce circuit plus léger pour le bilan public.
Le changement est important pour un pays où l’or pèse lourd dans les exportations et dans la gestion du franc cedi. La réforme intervient alors que la Banque du Ghana a elle-même reconnu, dans ses états financiers 2025, que le programme d’or pour réserves a absorbé d’importants flux d’achat et de vente de doré, avec une logique de sortie rapide des stocks pour générer des devises.
De la préfinanciation publique à un montage plus commercial
La séquence s’est accélérée en 2025 et 2026. Le Ghana Gold Board, ou GoldBod, a été créé par une loi adoptée en mars 2025 pour encadrer l’achat, l’analyse, le raffinage et l’exportation de l’or, en particulier celui issu de l’exploitation artisanale et à petite échelle. L’Agence France-Presse avait alors rappelé que l’organisme devenait l’acheteur et exportateur exclusif de ce segment, tandis que la mesure visait aussi à retirer les étrangers du marché local.
Le 21 juillet 2026, la Ghana News Agency a indiqué que la Banque du Ghana mettait fin à son mécanisme de préfinancement des achats domestiques de GoldBod, avec effet au 1er juillet 2026. Quelques jours plus tard, la banque centrale a publié des lignes directrices sur l’intermédiation en devises liée au programme d’achat d’or domestique, signe que le dispositif entrait dans une phase plus encadrée. GoldBod, de son côté, a diffusé en juillet 2026 de nouvelles procédures pour l’accès au financement des achats d’or via les agrégateurs.
Le 11 août, le directeur général Sammy Gyamfi a présenté ce tournant comme une recherche d’“indépendance opérationnelle”. Dans le nouveau modèle, GoldBod mobilise directement des banques commerciales et des acheteurs pour financer ses acquisitions, sans passer par la Banque du Ghana. Un premier financement pilote de 75 millions de dollars avait déjà été annoncé comme preuve de concept.
Des volumes record, mais un débat ouvert sur le coût réel
Le dossier se lit aussi à travers les chiffres. GoldBod affirme avoir dépassé son objectif initial d’exportation de 100 tonnes en 2025, avec environ 103 tonnes d’or artisanal et à petite échelle exportées pour une valeur estimée à 10,8 milliards de dollars. L’entité avance également que ces volumes ont aidé à capter des devises qui échappaient auparavant au circuit formel.
Dans le même temps, le coût du mécanisme a suscité des interrogations. L’IMF a mentionné, dans son rapport pays 2025 sur le Ghana, des pertes de 214 millions de dollars liées aux transactions en or doré du programme Gold-for-Reserves, en partie à cause des pertes de trading et des frais d’intermédiation. La Banque du Ghana a ensuite contesté toute lecture définitive avant audit, tandis que GoldBod a soutenu que cette somme ne résumait ni sa performance, ni le résultat économique du programme.
Les états financiers 2025 de la Banque du Ghana confirment, eux, que le programme a bien fonctionné comme un mécanisme d’acquisition et de revente rapide de doré pour générer des devises. Ils montrent aussi l’ampleur des flux : 2,91 millions d’onces fines achetées en 2025 et 2,89 millions revendues la même année, avec des soldes finaux très réduits. Autrement dit, la question n’est pas seulement celle du volume, mais celle de la façon dont le risque de prix, les frais et la chaîne de paiement sont répartis entre l’État, la banque centrale et les intermédiaires.
Ce que change la nouvelle architecture pour les producteurs, les banques et l’État
Pour les mineurs artisanaux, le principal enjeu reste la liquidité. Un système de financement plus bancaire peut fluidifier les achats, à condition que les agrégateurs aient accès à du crédit à temps et à coût soutenable. GoldBod a justement publié en juillet 2026 des règles détaillées sur les garanties exigées des acheteurs de niveau 2, signe que l’État veut sécuriser les fonds tout en évitant les retards de règlement.
Pour les banques commerciales, la réforme ouvre un marché de financement adossé à un actif exportable, mais elle leur transfère aussi une partie du risque d’exécution. Le gouvernement cherche à ne plus faire porter la même charge à la Banque du Ghana, dont le rôle doit rester monétaire et prudentiel. Cette séparation est cohérente avec les explications données par la banque centrale dans ses documents de 2026, où la gestion des réserves est distinguée de la fonction opérationnelle d’achat, désormais assumée par GoldBod dans le cadre du nouveau cadre légal.
Pour l’exécutif ghanéen, l’enjeu est plus large. Le programme d’or sert à renforcer les réserves, à soutenir le cedi et à réduire la dépendance à des financements extérieurs plus coûteux. Le rapport économique commandé par GoldBod à l’Université du Ghana estime d’ailleurs que la formalisation du commerce aurifère a apporté 3,8 milliards de dollars de gains de change supplémentaires en 2025, bien au-delà des pertes comptables évoquées ailleurs. Même si cette lecture est institutionnelle, elle montre que le débat porte sur la valeur nette du modèle, pas seulement sur le montant des achats.
Une affaire ghanéenne, mais un signal ouest-africain
Le Ghana n’est pas seul dans cette trajectoire. En Afrique de l’Ouest, plusieurs États cherchent à mieux capter la valeur de l’or, à réduire la contrebande et à faire entrer une activité très informelle dans le circuit bancaire. À l’échelle de la CEDEAO, la question touche la circulation des devises, la lutte contre les flux illicites et la capacité des États à transformer une rente minière en instrument macroéconomique.
La suite dépendra de deux tests. D’abord, la capacité de GoldBod à financer ses achats sans tension sur la trésorerie ni retour des arriérés. Ensuite, la faculté de la Banque du Ghana à préserver des réserves robustes tout en laissant l’opérationnel au nouvel organisme. Les prochains mois diront si le modèle bancaire allège vraiment le coût public ou s’il ne fait que déplacer le risque vers d’autres acteurs du système financier ghanéen.