Booué, un projet électrique qui dépasse le seul chantier

Au Gabon, la question de l’électricité n’est plus seulement technique. Elle touche au quotidien des ménages, à la continuité des services publics et au coût réel de la production. Dans un pays où les coupures restent fréquentes malgré un taux d’accès élevé en zone urbaine, chaque nouveau projet de génération est aussi un test de crédibilité pour l’État. Le barrage hydroélectrique de Booué s’inscrit dans cette logique : produire davantage, mais surtout produire mieux et de façon plus stable.

Le sujet est d’autant plus sensible que le Gabon a inscrit dans son Plan national de croissance et de développement 2026-2030 l’objectif explicite d’assurer la couverture énergétique à tous les citoyens. Ce document classe Booué parmi les aménagements structurants de l’Ogooué-Ivindo, aux côtés de Tsengué-Lélédi, et le relie à des besoins industriels précis, notamment le corridor Belinga-Boué. Autrement dit, l’électricité n’est pas pensée seulement pour la consommation domestique ; elle devient aussi une infrastructure de transformation économique.

Ce qui a été signé à Paris et ce que cela change

Le 20 juillet 2026, à Paris, l’État gabonais, EDF power solutions et Gabon Power Company ont signé un protocole d’engagement mutuel pour développer le projet hydroélectrique de Booué, en présence des présidents Brice Clotaire Oligui Nguema et Emmanuel Macron. Le document a été paraphé par le ministre gabonais de l’Accès universel à l’Eau et à l’Énergie, Philippe Tonangoye, Béatrice Buffon pour EDF power solutions, et Philippe Jr. Ossoucah pour GPC. Une image Reuters a confirmé la scène et les acteurs présents.

Le texte fixe au 31 octobre 2026 la date butoir pour la signature d’un accord de développement. Cet accord devra préciser le budget, la répartition des rôles et le calendrier des études. Un comité de pilotage mensuel doit suivre l’avancée des négociations. Cette méthode traduit une volonté de sortir du registre des annonces répétées pour entrer dans celui des engagements datés, avec un suivi régulier.

Le projet n’arrive pas de nulle part. Dès janvier 2025, le ministère gabonais de l’Énergie indiquait que des partenaires internationaux souhaitaient accompagner la future centrale hydroélectrique de 400 MW à Booué. En février 2025, la Présidence rappelait déjà que le grand barrage de Booué figurait parmi les investissements jugés nécessaires après des années de sous-investissement. Les études de faisabilité ont ensuite été lancées sur le terrain, selon les communications gouvernementales et les informations recoupées par la presse gabonaise.

La puissance annoncée, 400 MW, n’est pas un chiffre symbolique. Elle place Booué dans la catégorie des ouvrages capables de peser sur l’équilibre du réseau national. Le Plan national de croissance et de développement cite d’ailleurs le projet comme l’un des leviers destinés à alimenter durablement des zones de production et de transport vers l’intérieur du pays. À ce stade, il faut toutefois distinguer l’annonce politique de la réalité d’exécution : le protocole signé ouvre une phase de développement, pas encore celle des travaux.

Pourquoi l’enjeu est régional autant que national

Le Gabon ne traite pas cette question seul. La CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, a déjà présenté l’interconnexion électrique avec la Guinée équatoriale comme une avancée vers une intégration énergétique concrète. Cet exemple compte, car il montre qu’en Afrique centrale la sécurité énergétique passe de plus en plus par les interconnexions, les normes communes et les échanges transfrontaliers. Booué peut donc s’inscrire dans une architecture plus large, où la production locale nourrit aussi la coopération régionale.

Cette dynamique rejoint les priorités portées en 2026 par la Banque africaine de développement et la Banque mondiale. La Banque mondiale a récemment rappelé que, malgré un accès urbain élevé à l’électricité, les interruptions de service restent fréquentes au Gabon et affectent la qualité de vie comme l’activité économique. La Banque africaine de développement, de son côté, a décrit un paradoxe gabonais : des capacités réparties de manière inégale et des réseaux encore fragmentés. Dans ce contexte, Booué ne répond pas seulement à un manque de mégawatts ; il vise aussi à renforcer la fiabilité d’ensemble du système.

Pour les ménages, l’enjeu est immédiat : moins de coupures, moins de groupes électrogènes, moins de dépenses de secours. Pour les entreprises, surtout dans la transformation locale, la logistique et les services, l’enjeu est le coût de l’interruption. Pour l’État, c’est une question de souveraineté concrète. Un réseau électrique fragile oblige à multiplier les solutions d’urgence et rend plus difficile la planification industrielle. À l’inverse, une production plus stable peut soutenir l’activité hors de Libreville, dans les provinces, et limiter la concentration des investissements dans le Grand Libreville.

Le précédent récent du chantier énergétique gabonais montre aussi un autre point : la coopération internationale prend désormais la forme de partenariats plus structurés, mêlant État, entreprise publique, opérateur privé et bailleurs. Le projet de Booué suit ce schéma. Mais sa réussite dépendra de trois conditions simples : une ingénierie financière solide, des études bien conduites et une exécution sans glissement de calendrier. Le rendez-vous du 31 octobre 2026 servira donc de premier test.

À l’échelle du continent, le dossier compte pour une autre raison. La Mission 300, portée par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, veut connecter 300 millions d’Africains supplémentaires à l’électricité d’ici 2030. Le Gabon s’y rattache par son Pacte national pour l’énergie, qui mise sur la production, les réseaux et l’intégration régionale. Booué n’est donc pas un projet isolé. Il devient l’un des marqueurs de la manière dont un État d’Afrique centrale cherche à sécuriser son avenir industriel en s’appuyant sur l’hydroélectricité, une ressource locale mais exigeante en gouvernance.