Dans le Darfour, la guerre n’a pas seulement brûlé les routes. Elle a aussi asséché les champs.

Dans l’ouest du Soudan, la saison des pluies devait soulager les villages et refaire monter les nappes. Cette année, elle a surtout laissé derrière elle des sols craquelés, des pâturages maigres et des familles sans marge. Le Darfour traverse l’un de ses épisodes de sécheresse les plus sévères depuis plusieurs décennies, au moment même où la guerre rend chaque récolte plus fragile et chaque déplacement plus long.

Ce choc climatique frappe une région déjà saturée par les urgences. Au Soudan, le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, déclenché en avril 2023, a déplacé des millions de personnes et désorganisé les circuits agricoles, commerciaux et sanitaires. L’estimation de l’Organisation internationale pour les migrations fait état d’environ 5,66 millions de personnes déplacées à l’intérieur du Darfour, soit une part majeure des déplacés internes du pays.

Une sécheresse qui tombe sur un pays déjà au bord de la rupture

Le tableau sanitaire et alimentaire s’est encore dégradé en 2026. Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire indique qu’environ 19,5 millions de Soudanais sont exposés à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë, soit 41 % de la population analysée. Le même dispositif signale que plus de 8,9 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays et que près de 40 % des structures de santé ne fonctionnent plus.

Dans ce contexte, le Programme alimentaire mondial souligne que le Soudan reste la plus grande crise de faim et de déplacement au monde. Son portail pays évoque aussi un pays où des zones entières sont menacées par la famine, alors que l’agence tente de maintenir une assistance dans les 18 États soudanais malgré les contraintes de financement et d’accès.

La situation du Darfour est encore plus tendue. Les analyses opérationnelles de FEWS NET décrivent, pour la période des pluies de juin à septembre 2026, des précipitations tardives ou insuffisantes dans le nord-ouest du Darfour, avec des conséquences directes sur les pâturages, les routes d’approvisionnement et les moyens d’existence pastoraux. Le même bulletin avertit qu’une sécheresse sévère réduirait la régénération des pâturages et aggraverait les tensions autour de l’eau et des terres.

Au Darfour, la météo et la guerre se renforcent mutuellement

L’enjeu ne se limite pas à la pluie. Dans le Darfour, la sécheresse arrive sur un terrain déjà fissuré par des décennies de conflit, des déplacements répétés et des attaques qui continuent d’affaiblir les localités les plus isolées. Les Nations unies ont déjà alerté sur la montée des violences et des déplacements autour d’el-Fasher, de Tawila et d’autres zones de l’ouest soudanais, où l’accès humanitaire reste très limité.

Le lien entre climat et sécurité alimentaire est ici très concret. Quand les pluies arrivent en retard, les semis sont réduits. Quand les routes sont coupées ou dangereuses, les commerçants ne livrent plus assez vite. Quand les familles fuient, elles abandonnent une partie de leurs stocks, de leur bétail et de leurs outils. Le résultat est mécanique : moins de production locale, plus de dépendance à l’aide, plus de pression sur les marchés urbains et davantage de concurrence pour l’eau et les pâturages.

Le phénomène El Niño a aussi pesé sur les équilibres hydriques en Afrique de l’Est, selon les agences onusiennes spécialisées dans la sécurité alimentaire. Mais au Soudan, cette variable climatique s’additionne à une autre, bien plus lourde : l’effondrement de la gouvernance de crise. Là où un État stable pourrait amortir un mauvais hivernage, le Soudan encaisse à la fois la guerre, la désorganisation des services et la baisse des rendements.

Ce que cela change pour les Soudanais, et ce que la région doit surveiller

Pour les ménages ruraux du Darfour, la sécheresse signifie moins de récoltes, moins de revenus et plus de déplacements. Pour les familles déjà installées dans des camps ou des sites de fortune, elle signifie une dépendance accrue à l’aide alimentaire, alors même que les agences humanitaires signalent des coupes, des retards et des accès bloqués. Pour les villes, enfin, elle se traduit par une hausse de la pression sur les marchés, les services de santé et les réseaux de solidarité informels.

Les effets dépassent aussi le cadre soudanais. Le Darfour touche le Tchad, où les arrivées de déplacés et de réfugiés soudanais pèsent déjà sur des localités frontalières. Chaque nouvelle vague de fuite accentue la demande en eau, en terres et en nourriture côté tchadien, dans une zone sahélienne elle aussi exposée aux chocs climatiques. Le conflit soudanais agit donc comme un multiplicateur de vulnérabilités à l’échelle du bassin sahélien et de la Corne de l’Afrique.

La lecture africaine du dossier est claire : il ne s’agit pas d’une simple crise de pluie, mais d’un enchevêtrement entre climat, sécurité et souveraineté alimentaire. Au Soudan, la question n’est plus seulement de savoir si la prochaine saison sera meilleure. Il faut surtout voir si les couloirs humanitaires resteront ouverts, si l’aide atteindra les zones coupées du monde et si les semis de la prochaine campagne pourront encore être protégés. Dans le Darfour, c’est désormais la capacité à tenir jusqu’à la prochaine récolte qui fait office de ligne de front.