À Praia, la continuité se prépare, mais le scrutin dira autre chose que le bilan

Au Cap-Vert, une candidature n’est jamais seulement une affaire de personne. Elle devient vite un test de stabilité pour un archipel qui a bâti sa réputation sur des institutions solides, des alternances régulières et une économie très ouverte sur l’extérieur. Dans ce contexte, l’annonce de José Maria Neves pour un second mandat remet au centre une question simple : comment prolonger la reprise sans laisser les fragilités reprendre le dessus ?

Le calendrier ajoute du poids à cette séquence. L’élection présidentielle est fixée au 15 novembre 2026, et la campagne s’ouvre dans un pays membre de la CEDEAO — la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest — même si l’archipel garde une trajectoire politique et économique très singulière dans la région. À Praia, capitale cap-verdienne, la compétition électorale se joue rarement sur des ruptures brutales. Elle se joue plutôt sur la capacité à protéger un équilibre déjà fragile.

Une recandidature annoncée dans un pays qui a retrouvé de l’air

José Maria Neves, président de la République du Cap-Vert depuis 2021, a annoncé le 14 septembre 2026 qu’il briguerait un nouveau mandat. Le chef de l’État a expliqué vouloir mettre son expérience « au service de l’avenir », dans une formulation qui traduit une logique de continuité plus que de reconquête. L’annonce intervient alors que le pays sort encore des secousses économiques provoquées par la pandémie, mais aussi dans un climat où la stabilité institutionnelle reste un atout politique majeur.

Cette décision s’inscrit dans une séquence très balisée. Le scrutin de novembre doit choisir le prochain président dans un système où le chef de l’État incarne l’arbitrage institutionnel, tandis que le gouvernement conduit la politique économique. Le président sortant n’arrive donc pas avec un pouvoir exécutif direct sur les choix budgétaires, mais avec une influence réelle sur le ton du débat public, la cohésion politique et la lecture des réformes.

L’annonce a aussi une portée partisane. José Maria Neves, figure historique du PAICV, le Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert, bénéficie d’un soutien politique qui remet en scène les rapports entre l’exécutif, les partis et une opinion publique attentive à la stabilité. Dans un pays où la compétition électorale reste encadrée par des règles claires, cette recandidature permet surtout de juger ce qui a été accompli depuis 2021, et ce qui reste à faire.

Les chiffres de la reprise sont solides, mais ils ne racontent pas toute l’histoire

Sur le plan économique, le Cap-Vert a nettement rebondi. La Banque mondiale indique que le produit intérieur brut réel a progressé de 6,3 % en 2025, après une croissance déjà soutenue en 2024. Elle note aussi que le pays a enregistré en 2025 son premier excédent budgétaire global depuis 2007, à hauteur de 1 % du PIB, tandis que la dette publique est retombée à 100,7 % du PIB, contre un niveau beaucoup plus élevé au début de la décennie.

Le changement de statut macroéconomique est également important. Le Cap-Vert est passé dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure en juillet 2025, selon la classification de la Banque mondiale. Ce basculement compte, parce qu’il modifie la façon dont les bailleurs, les investisseurs et les partenaires internationaux regardent le pays. Il ne supprime pas les vulnérabilités, mais il confirme une trajectoire de montée en gamme que peu d’économies insulaires africaines ont pu maintenir avec autant de continuité.

Le tourisme reste le moteur de cette reprise. La Banque mondiale rappelle qu’il représente environ 25 % du PIB et pèse bien davantage encore lorsque l’on additionne ses effets indirects sur le reste de l’économie. Ce poids explique la rapidité du rebond, mais aussi la dépendance du modèle cap-verdien à la demande extérieure, aux liaisons aériennes et à la conjoncture mondiale.

Le marché du travail a également retrouvé de la respiration. Le chômage est tombé à 6,2 % en 2025, tandis que la pauvreté a reculé, portée par la reprise des services et les transferts envoyés depuis la diaspora. Là encore, la lecture doit rester prudente : le Cap-Vert bénéficie d’un réseau migratoire puissant, qui amortit les crises, mais qui expose aussi l’économie à la santé des revenus des ménages établis à l’étranger.

Les fragilités demeurent, surtout dans un archipel très dépendant de ses îles touristiques

Le vrai débat du second mandat ne sera donc pas le constat du rebond. Il portera sur sa qualité. À Sal et Boa Vista, où l’activité touristique est particulièrement concentrée, la prospérité est plus visible qu’ailleurs. Mais cette concentration laisse le pays exposé à un choc sur les arrivées, aux tensions sur le transport aérien et à la capacité des infrastructures à suivre le rythme. La Banque mondiale recommande d’ailleurs de diversifier les pôles touristiques d’une île à l’autre, afin de mieux répartir les recettes et les emplois.

Les entreprises publiques constituent un autre point de vigilance. Les soutiens accordés à certaines sociétés, dont la compagnie aérienne nationale, continuent de peser sur les finances publiques et sur la crédibilité de la trajectoire de désendettement. La Banque mondiale note que le service de la dette absorbe encore une part importante des recettes, ce qui réduit la marge de manœuvre pour investir dans l’eau, la production locale, le transport inter-îles et l’adaptation climatique.

Le climat, enfin, n’est pas un sujet périphérique au Cap-Vert. Dans un archipel semi-aride, les sécheresses, l’irrégularité des pluies et la pression sur les ressources en eau touchent directement l’agriculture, les prix alimentaires et la sécurité des revenus en milieu rural. Le débat présidentiel ne peut donc pas se limiter à la croissance moyenne. Il doit intégrer la résilience des îles moins visibles, celles qui dépendent moins du tourisme et davantage des filets sociaux, des transferts familiaux et des politiques publiques de base.

Ce que le Cap-Vert envoie au reste de l’Afrique de l’Ouest

La portée régionale de cette séquence dépasse le seul archipel. Dans une CEDEAO souvent traversée par les ruptures institutionnelles et les transitions militaires, le Cap-Vert continue d’offrir une autre image de l’Afrique de l’Ouest : celle d’un État insulaire où l’alternance, la compétition électorale et la prévisibilité des règles restent possibles. Cette singularité n’efface ni les contraintes budgétaires ni les dépendances extérieures, mais elle rappelle qu’une trajectoire de stabilité peut encore produire des résultats mesurables.

Pour José Maria Neves, l’enjeu du scrutin de novembre 2026 sera donc de transformer un bilan macroéconomique favorable en projet politique lisible. Pour les Cap-Verdien(ne)s de Praia comme des autres îles, la question est plus concrète : la reprise actuelle peut-elle devenir un modèle moins vulnérable, plus réparti et moins dépendant d’un seul secteur ? C’est sur cette réponse que se jouera, bien au-delà de la personne du président, la crédibilité du prochain cycle institutionnel.