Un appui qui parle autant de football que de rapports de force
Dans le football africain, les grands arbitrages ne se jouent pas seulement sur la pelouse. Ils se jouent aussi dans la répartition de l’argent, dans l’accès aux compétitions et dans la capacité des fédérations à peser face aux centres de décision mondiaux. La prise de position de Samuel Eto’o en faveur de Gianni Infantino s’inscrit dans cette logique : elle touche à la gouvernance du jeu, mais aussi aux ressources dont disposent les fédérations du continent.
Pour le Cameroun, où la Fédération camerounaise de football est installée à Yaoundé et où les débats sur la gestion du football restent vifs, le sujet dépasse une simple bataille d’ego. Il renvoie à une question très concrète : comment financer durablement les championnats, les centres techniques, les sélections nationales et les infrastructures sans dépendre d’un système jugé inégal par une partie du monde du football ?
Ce que dit le dossier Infantino, et pourquoi l’Afrique pèse
Le 31 juillet 2026, Gianni Infantino a renoncé à son projet de faire entrer des investisseurs privés au capital d’une nouvelle entité commerciale liée à la Coupe du monde. Il a expliqué que le projet avait créé des divisions qui n’étaient plus compatibles avec l’objectif initial. Quelques jours plus tard, après une réunion à Rabat, la direction de la FIFA a présenté un front uni autour de lui et a reconnu des erreurs de procédure dans la conduite du dossier.
La tempête n’a pourtant pas disparu. L’affaire a réveillé de fortes critiques en Europe, en Amérique du Nord et dans une partie de l’Asie, tandis que plusieurs fédérations africaines ont, au contraire, maintenu leur soutien au président de la FIFA. Le 6 août 2026, le comité exécutif de la Confédération africaine de football a approuvé à l’unanimité la mise à jour conjointe sur le dossier et a reconfirmé son soutien à Gianni Infantino.
C’est dans ce paysage que Samuel Eto’o a pris la parole. Dans un entretien accordé à CNN Sports et repris par plusieurs médias, le président de la FECAFOOT a estimé que Gianni Infantino n’avait rien fait de mal et qu’il avait aidé le continent en donnant davantage de moyens aux fédérations. Il est allé plus loin en estimant que le projet abandonné devrait être remis sur la table si le patron de la FIFA est réélu en 2027.
Pourquoi le Cameroun s’y retrouve
Le soutien d’Eto’o n’est pas seulement une marque de loyauté personnelle. Il reflète aussi la place qu’occupent les fédérations africaines dans l’économie du football mondial. Beaucoup d’entre elles dépendent des transferts financiers de la FIFA pour faire vivre leurs compétitions, rémunérer leurs équipes techniques et entretenir des équipements souvent insuffisants. La CAF a elle-même souligné, dans ses documents récents, qu’une hausse des financements par association membre était prévue à partir de 2026, signe que la bataille autour de la redistribution reste centrale.
Au Cameroun, cette question prend un relief particulier. En mai 2026, la nouvelle maison de la FECAFOOT a été inaugurée à Yaoundé, avec la présence du premier ministre Joseph Ngute, de Patrice Motsepe et de Samuel Eto’o. FIFA a présenté ce bâtiment comme un outil de professionnalisation et a rappelé que le projet avait été soutenu par son programme d’aide post-Covid. Autrement dit, le récit du développement concret du football camerounais reste étroitement lié aux flux financiers et politiques venus de Zurich et d’Afrique du Sud, siège de la CAF.
Mais ce dossier arrive aussi dans un contexte local chargé. La FECAFOOT et le ministère des Sports ont, ces dernières années, entretenu des relations souvent tendues sur la gouvernance, les sélections nationales et la chaîne de décision. Le football camerounais ne manque donc pas d’infrastructures symboliques ; il cherche surtout de la stabilité institutionnelle. Dans ce cadre, le discours d’Eto’o peut être lu comme un pari : miser sur un partenaire influent à la FIFA pour préserver des marges de financement, même si ce choix divise dans le pays et au-delà.
Une lecture africaine de la crise FIFA
La controverse autour d’Infantino montre une fracture classique du football mondial : d’un côté, les confédérations riches qui exigent davantage de consultation et de transparence ; de l’autre, des fédérations africaines qui voient dans la redistribution des revenus une question de survie sportive. Les deux lectures existent. La première insiste sur la gouvernance. La seconde sur l’accès aux moyens, dans un système où l’écart entre grandes puissances footballistiques et fédérations moins dotées reste immense.
Pour l’Afrique centrale, l’enjeu est encore plus large. La CEMAC, qui structure l’espace économique régional, ne pilote pas le football, mais ses États membres affrontent les mêmes contraintes de financement public, d’infrastructures et de mobilité des talents. Quand une fédération comme celle du Cameroun plaide pour une redistribution plus favorable, elle parle aussi au nom de nombreux pays où les stades, les académies et les championnats locaux vivent avec des budgets serrés.
La suite se jouera à l’échelle mondiale. Si une candidature crédible émerge contre Gianni Infantino à l’approche de l’élection de 2027, la ligne de fracture sera testée à nouveau, y compris en Afrique. En attendant, le signal envoyé par Samuel Eto’o est clair : dans la bataille pour le contrôle du football mondial, une partie du continent préfère encore peser de l’intérieur plutôt que rompre avec le centre de gravité de la FIFA.