Dans l’affaire Martinez Zogo, les témoignages ne portent pas seulement sur la mort d’un journaliste. Ils mettent aussi à l’épreuve la solidité de l’enquête et la capacité du tribunal militaire de Yaoundé à départager des récits désormais contradictoires.
À l’audience du lundi 26 octobre 2026, Justin Danwe, ancien responsable des opérations de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), a contesté les conditions dans lesquelles il a mis en cause l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga. Cette déclaration reste une version présentée par un accusé. Elle ne constitue pas, à elle seule, un fait établi par le tribunal.
Une affaire judiciaire suivie au-delà de Yaoundé
Martinez Zogo animait l’émission « Embouteillages » sur Amplitude FM, à Yaoundé. En janvier 2023, il a été enlevé. Son corps a été retrouvé quelques jours plus tard. La procédure judiciaire concerne notamment des accusations d’enlèvement, de torture et d’assassinat. Les personnes poursuivies restent présumées innocentes jusqu’à une décision définitive.
Le procès s’est ouvert en mars 2024 devant le tribunal militaire de Yaoundé. Les débats sur le fond ont commencé en septembre 2025, après une longue période marquée par des questions de procédure. Dix-sept personnes ont été renvoyées devant la juridiction, parmi lesquelles Justin Danwe, l’ancien directeur de la DGRE Maxime Eko Eko et Jean-Pierre Amougou Belinga. Ces éléments de procédure ne préjugent pas de leur culpabilité.
L’affaire touche à des institutions sensibles. La DGRE est le service camerounais chargé du renseignement extérieur. Les questions soulevées au procès portent aussi sur les méthodes d’enquête, les relations entre responsables publics et les garanties accordées aux témoins. Elles concernent donc la justice camerounaise autant que les responsabilités individuelles examinées par le tribunal.
Des récits divergents à la barre
Le 26 octobre, le lieutenant-colonel Dieudonné Bialo, membre de la commission d’enquête, a achevé sa déposition après avoir répondu aux questions des accusés. Danwe lui a demandé pourquoi le nom d’Amougou Belinga ne figurait pas, selon lui, dans ses premières auditions. L’accusé a affirmé que « certains hommes » lui avaient rendu visite avant qu’il ne mette en cause l’homme d’affaires.
Son avocat, Me Jacques Mbuny, a soutenu que son client n’avait pas cité Amougou Belinga lors de ses premiers interrogatoires. Le lieutenant-colonel Bialo a rejeté cette présentation, qualifiant les affirmations de Danwe de « fruit de votre imagination ». Les deux versions sont rapportées par des médias camerounais couvrant l’audience, mais seul le dossier judiciaire et les décisions du tribunal permettront d’en établir la portée.
La partie civile a, elle aussi, contesté la crédibilité de Danwe. Me Calvin Job, avocat des ayants droit de Martinez Zogo, a évoqué des versions successives qu’il juge incompatibles. Il s’agit de l’appréciation de l’avocat des proches de la victime, non d’une conclusion judiciaire. Pour les lecteurs, l’enjeu est concret : savoir si les témoignages ont été recueillis librement et si les éléments présentés peuvent être vérifiés.
En fin de journée, le lieutenant-colonel Parfait Ayissi Nanga a commencé à témoigner. Membre de la commission d’enquête, il a dit craindre pour sa sécurité et a accusé des responsables et un accusé de l’avoir menacé. Il a également évoqué une tentative de meurtre présumée. Ces accusations sont graves et doivent rester attribuées à leur auteur tant qu’elles n’ont pas été établies par la justice. Le compte rendu de Cameroon Tribune sur l’audience du 26 octobre confirme le début de sa déposition tard dans la soirée. Des médias camerounais ont également rapporté les déclarations de l’officier et les accusations portées contre Martin Savom.
La question de la preuve et de la protection des témoins
La scène judiciaire impose de distinguer trois niveaux : les faits documentés, les déclarations des témoins et les accusations formulées par les parties. Une version qui change peut être contestée au procès ; elle ne suffit pas, isolément, à prouver une pression ou une manipulation. De même, une accusation de menace ne vaut pas constat judiciaire. Le contre-interrogatoire et la confrontation avec les autres pièces du dossier sont déterminants.
Les risques évoqués par un témoin peuvent aussi peser sur la qualité des débats. Si un officier chargé de témoigner estime sa sécurité menacée, la juridiction doit pouvoir examiner ces allégations et les mesures de protection disponibles. Cela ne tranche pas le fond du dossier, mais conditionne la possibilité d’entendre les témoins sans pression. La prochaine étape annoncée est la poursuite de la déposition d’Ayissi Nanga lors des audiences des 26 et 27 octobre.
Pour les Camerounais, les conséquences dépassent la salle d’audience. Le dossier concerne la confiance dans les institutions, mais aussi la sécurité des journalistes qui enquêtent sur les affaires publiques. Il ne faut pas réduire l’ensemble de la presse camerounaise à cette affaire : le procès met toutefois en lumière les risques associés au travail journalistique et l’importance de garanties judiciaires effectives.
Un enjeu national, avec une portée régionale
Le Cameroun appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui réunit six pays autour d’institutions économiques communes. Le procès relève de la justice camerounaise, et non d’une juridiction régionale. Mais la manière dont une affaire touchant un journaliste, des services de renseignement et des personnalités influentes est instruite sera observée au-delà des frontières nationales.
La portée régionale ne tient pas à une conclusion déjà acquise, mais à une question de méthode : les institutions peuvent-elles établir les responsabilités à partir de preuves contradictoires, tout en protégeant les témoins et les droits de la défense ? La réponse dépendra des audiences à venir, des décisions motivées du tribunal et de la capacité à distinguer les éléments vérifiés des accusations encore contestées.
À ce stade, l’audience du 26 octobre ajoute donc un nouvel épisode à un procès toujours en cours. Les propos de Danwe sur les visites alléguées, le démenti de Bialo et les accusations d’Ayissi Nanga devront être examinés dans leur contexte et confrontés aux autres preuves. C’est de ce travail, plus que des déclarations spectaculaires, que dépendra la compréhension publique de l’affaire.