Au Cameroun, compter tout le monde reste un exercice d’État

Dans un pays où les mobilités sont fortes, où les grandes villes grossissent vite et où les zones frontalières vivent au rythme des allers-retours, un recensement ne sert pas seulement à additionner des habitants. Il conditionne la carte des écoles, des centres de santé, des routes, des marchés et, plus largement, la qualité des décisions publiques. Au Cameroun, cette opération arrive tard : le dernier recensement général de la population et de l’habitat remonte à 2005. Le quatrième exercice, mutualisé avec le recensement général de l’agriculture et de l’élevage, a connu plusieurs prorogations avant sa clôture annoncée au 15 septembre 2026.

Cette prolongation dit beaucoup de la difficulté du pays à capturer, en une seule fenêtre, une population mobile et parfois méfiante. Les autorités ont d’ailleurs reconnu des ajustements logistiques, des retards de terrain et la nécessité d’intensifier la sensibilisation pour améliorer la couverture nationale. Au 3 septembre 2026, la couverture était annoncée à 71,7 %, soit 21,607 millions de personnes dénombrées, selon les données publiées à Yaoundé.

Kyé-Ossi, une frontière qui brouille les comptes

Le cœur des dernières opérations de ratissage a été observé à Kyé-Ossi, dans la région du Sud, à la lisière du Gabon et de la Guinée équatoriale. Cette localité camerounaise se trouve au centre d’un espace transfrontalier dense, où les habitants circulent pour travailler, commercer ou rejoindre un autre côté de la frontière. La commune se présente elle-même comme une ville-frontière située sur les axes du Gabon et de la Guinée équatoriale, à bonne distance de Yaoundé.

Dans ce type de territoire, le recensement se heurte à une réalité simple : une partie de la population n’est pas toujours là au moment du passage des agents. Les départs vers les pays voisins, les retours saisonniers, les séjours liés au commerce et la circulation quotidienne à travers les postes frontaliers rendent le dénombrement instable. Des travaux universitaires sur Kyé-Ossi décrivent justement cette zone comme un espace de mobilités internationales variées, de transit et de regroupement de migrants.

Les responsables administratifs locaux ont, eux, insisté sur ces flux migratoires pour expliquer les difficultés rencontrées sur le terrain. Cette lecture est cohérente avec le rôle de Kyé-Ossi dans l’économie informelle et les échanges régionaux de la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, où les frontières sont à la fois des lignes de contrôle et des lieux de passage.

Ce que les agents ont trouvé sur le terrain

Sur place, les équipes ont dû procéder par « ratissage », c’est-à-dire revenir dans des ménages déjà visités ou non joints, pour identifier les personnes absentes ou non encore dénombrées. Cette méthode, classique dans les recensements difficiles, prend du temps. Elle suppose aussi de revenir là où les ménages sont restés réticents, parfois après plusieurs passages. Le gouvernement a parallèlement maintenu des opérations ciblées dans les zones dites rouges, c’est-à-dire les espaces jugés trop exposés à l’insécurité pour un déploiement normal des agents recenseurs.

Le défi ne se limite pas aux frontières. Les grandes villes comme Yaoundé et Douala ont aussi connu des refus de certains ménages, selon les éléments rendus publics par la coordination du recensement. Les autorités ont donc misé sur trois leviers : prolonger le dénombrement, redéployer les moyens humains et financiers, puis préparer une enquête post-censitaire, destinée à mesurer les omissions et à consolider les statistiques finales. L’enquête post-censitaire sert précisément à corriger les écarts de couverture et à estimer plus finement la population réellement comptée.

Cette séquence explique pourquoi l’État camerounais a dû rappeler, par voie officielle, que le recensement n’a pas de finalité fiscale ni policière. La confiance reste l’un des nerfs de l’opération. Sans elle, les agents se heurtent à des portes fermées, à des déclarations incomplètes ou à des absences répétées. Avec elle, les données recueillies deviennent la base d’un pilotage plus précis des politiques publiques.

Des chiffres qui servent d’abord à gouverner

Le gouvernement camerounais présente ce recensement mutualisé comme un outil de planification. Le ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire a demandé à ses personnels de soutenir l’opération, en expliquant que les résultats pèseraient sur les infrastructures, l’éducation, la santé, l’habitat, l’emploi et la sécurité alimentaire. Ce n’est pas un simple geste administratif. Dans un pays qui doit arbitrer entre les besoins des métropoles, des campagnes, des régions du Nord touchées par des crises et des zones forestières plus isolées, chaque point de couverture compte.

Le contexte donne aussi une clé de lecture continentale. Le Cameroun n’est pas le seul pays à moderniser son appareil statistique, mais il le fait dans un environnement où les recensements tardifs compliquent souvent la planification en Afrique centrale. Dans la sous-région, les mouvements de population entre le Cameroun, le Gabon et la Guinée équatoriale sont anciens, intenses et parfois peu documentés. Pour les États, disposer d’un socle chiffré solide permet de mieux négocier les infrastructures, les services publics et les politiques de développement à l’échelle de la CEMAC.

Ce quatrième recensement dira donc plus qu’un volume d’habitants. Il mesurera la capacité du Cameroun à voir son territoire dans sa complexité réelle : les villes qui attirent, les frontières qui brassent, les zones de crise qui échappent encore au comptage, et les espaces ruraux où l’agriculture et l’élevage restent centraux. À Yaoundé, le véritable enjeu commence après le 15 septembre 2026 : transformer la collecte en données fiables, puis ces données en décisions utiles.