Un résultat détecté dans quelques prélèvements ne décrit pas, à lui seul, toute une filière. Mais il ne peut pas non plus être écarté au motif que l’échantillon serait limité. Au Cameroun, la controverse autour de résidus d’antibiotiques, de mycotoxines et de métaux dans des poulets et des œufs pose une question concrète : comment transformer une alerte scientifique en contrôles utiles, sans inquiéter à tort ni banaliser un risque possible ?

Des prélèvements qui ne résument pas toute la production

Les travaux au cœur du débat portent sur des produits issus de trois bassins avicoles : le Centre, le Littoral et l’Ouest. Un mémoire de doctorat de l’Université de Yaoundé I, déposé en 2023, évalue les risques sanitaires liés à la consommation de poulets et d’œufs provenant de ces régions. Il examine notamment les mycotoxines, les métaux lourds et des résidus de médicaments vétérinaires.

À l’automne 2026, la controverse a pris une nouvelle ampleur après la diffusion de résultats portant, selon des comptes rendus locaux, sur 48 poulets et 180 œufs. L’Interprofession avicole du Cameroun (IPAVIC) a contesté la portée de conclusions tirées d’un échantillon qu’elle juge trop restreint au regard des volumes produits. Ce désaccord sur la représentativité ne suffit toutefois pas à invalider les analyses : il appelle à examiner les méthodes, les seuils mesurés et la manière dont les échantillons ont été constitués.

Les données de production avancées par la filière donnent une idée de l’écart entre l’échantillon et l’activité nationale. Son président, François Djonou, évoque environ 102 millions de poulets et près de trois milliards d’œufs de table produits par an. Il estime aussi que la filière représente 380 000 emplois directs et 4 % du produit intérieur brut. Ces chiffres sont des estimations attribuées à l’interprofession, et non une mesure indépendante de l’étude sanitaire.

Le risque dépend des substances et des doses

Le mot « contamination » ne signifie pas automatiquement qu’un aliment rend malade. L’évaluation d’un risque dépend de la substance, de sa concentration, de la quantité consommée et de la durée d’exposition. Les seuils réglementaires servent à interpréter les résultats ; encore faut-il que les mesures publiées permettent de comparer clairement les concentrations à ces seuils.

Les familles de substances citées ne renvoient pas aux mêmes mécanismes. Les mycotoxines sont des composés produits par certaines moisissures, qui peuvent se développer notamment dans les aliments destinés aux animaux. Les résidus d’antibiotiques peuvent être liés à l’usage de médicaments vétérinaires et à leur délai d’élimination. Quant aux métaux, leur présence et leur niveau doivent être établis substance par substance : les qualifier globalement de « naturels » ne renseigne pas sur l’exposition ni sur la conformité d’un produit.

Des recherches antérieures menées par des scientifiques camerounais montrent que ces questions ne se limitent pas à la polémique actuelle. Une étude publiée en 2013 sur 20 échantillons d’aliments pour volailles avait détecté plusieurs mycotoxines. Les auteurs rapportaient notamment un niveau moyen d’aflatoxine B1 supérieur à la limite qu’ils mobilisaient pour l’alimentation animale. Ce résultat ancien ne prouve pas que les aliments vendus aujourd’hui présentent le même problème ; il souligne l’intérêt de surveiller toute la chaîne, des matières premières aux produits consommés.

Le président de l’IPAVIC affirme que des contrôles sont prévus dans les usines d’aliments et que les exploitations doivent être suivies par un vétérinaire. Ce sont des garanties avancées par la filière, pas une démonstration que chaque lot est contrôlé ni que chaque élevage applique les mêmes pratiques. Pour les consommateurs, la question centrale est donc celle de contrôles réguliers, transparents et accessibles, assortis de résultats permettant de comprendre ce qui est conforme ou non.

Une responsabilité partagée, du champ à l’assiette

Le Cameroun dispose d’un cadre légal pour la sécurité sanitaire des aliments. La loi du 11 décembre 2018 couvre les différentes étapes, de la production à la vente, et prévoit un système de contrôle fondé notamment sur des normes et des données scientifiques. Le ministère de la Santé rappelle également le principe d’autorisations de mise en consommation pour les produits alimentaires. L’existence de textes ne garantit cependant pas, à elle seule, une surveillance uniforme sur le terrain.

Les réponses doivent tenir compte de la diversité des acteurs. Les grandes unités intégrées peuvent plus facilement financer des analyses et un suivi vétérinaire que les petits élevages. Dans les marchés urbains, la circulation rapide des produits rend la traçabilité importante ; dans les zones de production, l’accès aux services vétérinaires et aux laboratoires pèse sur les pratiques. Les vendeurs et les ménages ont, eux aussi, besoin d’informations précises plutôt que d’une consigne générale de confiance ou de méfiance.

La filière avicole occupe une place économique importante au Cameroun et contribue à l’approvisionnement en protéines animales. Une alerte mal expliquée peut fragiliser producteurs et commerçants, tandis qu’une minimisation sans preuves peut affaiblir la confiance du public. Les deux enjeux se rejoignent : la crédibilité des produits dépend autant de leur qualité que de la capacité à vérifier cette qualité de façon indépendante.

Un enjeu sanitaire qui dépasse les frontières nationales

Le sujet concerne aussi la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, dont le Cameroun est membre. Un règlement communautaire de 2017 porte sur la sécurité sanitaire des animaux, des aliments et des produits d’origine animale. Des contrôles cohérents entre pays comptent pour protéger les consommateurs et encadrer la circulation des produits dans la région.

La prochaine étape devrait être la publication détaillée des méthodes et des résultats, puis leur confrontation à des analyses répétées sur des échantillons plus larges. Les autorités, les chercheurs et les professionnels ont des rôles distincts : les scientifiques établissent les résultats et leurs limites, les services publics organisent la surveillance, et la filière doit pouvoir documenter ses pratiques. Pour le Cameroun et ses partenaires régionaux, l’enjeu n’est pas de choisir entre alarme et déni, mais de bâtir une preuve sanitaire compréhensible et vérifiable.

Références documentaires : travaux de l’Université de Yaoundé I sur les risques liés aux poulets et aux œufs ; étude sur les mycotoxines dans les aliments pour volailles au Cameroun ; compte rendu camerounais de la contestation de l’IPAVIC ; loi camerounaise sur la sécurité sanitaire des aliments ; règlement sanitaire de la CEMAC.