Quand un pays dit vouloir mieux soigner sa population, la question ne se résume pas aux hôpitaux ni aux médecins. Elle touche aussi les usines, les normes, l’énergie, les taxes et la capacité à produire les traitements de base sans dépendre entièrement des importations. Au Cameroun, ce débat prend une dimension très concrète : la production locale ne couvre qu’une faible part de la consommation formelle de médicaments, alors que la demande reste forte à Yaoundé comme dans les autres grandes villes, et plus encore dans les zones où l’accès au médicament dépend d’une chaîne logistique fragile.

Une filière pharmaceutique au cœur de la souveraineté sanitaire

Le Cameroun s’inscrit dans une région où l’industrie pharmaceutique progresse, mais de manière inégale. Le pays appartient à la CEMAC, un espace d’intégration d’Afrique centrale où l’industrialisation locale reste un objectif affiché, mais encore difficile à traduire en parts de marché. Dans la stratégie nationale de développement 2020-2030, la chimie-pharmacie figure parmi les filières industrielles prioritaires. Le document vise une montée en puissance de la production locale, dans une logique d’import-substitution et de service au marché national, mais aussi régional.

Le sujet dépasse la seule statistique industrielle. Il renvoie à la disponibilité des médicaments essentiels, à la dépendance aux achats extérieurs et à la place des producteurs camerounais dans la commande publique. Il renvoie aussi à un autre enjeu de fond : la qualité des produits, le contrôle des circuits et la lutte contre les importations illicites. À ce titre, le Cameroun a ratifié en 2021 le traité portant création de l’Agence africaine du médicament, dont l’entrée en vigueur a été rendue possible après le dépôt du 15e instrument de ratification, celui du Cameroun.

Les chiffres qui racontent une dépendance persistante

Le rapport d’évaluation à mi-parcours de la Stratégie nationale de développement 2020-2030 dresse un constat sévère : à fin 2025, la production pharmaceutique locale ne couvrait que 5% de la consommation formelle nationale. Le pays dispose de huit unités industrielles, mais ce parc reste insuffisant pour peser sur le marché intérieur. Le même document compare cette situation à celle d’autres pays africains, avec des niveaux plus élevés au Maroc, en Tunisie, au Sénégal et en Côte d’Ivoire.

Le contraste est d’autant plus net que le Maroc affiche, selon les données reprises dans le rapport, 40 unités de production pour 65% de couverture du marché intérieur. La Tunisie atteint 45% avec 28 unités. Le Sénégal, avec quatre unités, se situe entre 10% et 15%. La Côte d’Ivoire couvre 8% avec cinq unités. Le Cameroun ferme ce groupe avec huit unités et 5% de couverture. Le rapport rappelle toutefois qu’un simple comptage des usines ne dit pas tout : la spécialisation des gammes, la capacité de formulation, l’accès aux intrants et la place donnée à la commande publique pèsent lourd dans le résultat final.

Autre signal préoccupant : la commande publique ne joue pas encore son rôle de levier industriel. Le rapport cité évoque seulement 3,6% d’achats publics de produits pharmaceutiques auprès des fabricants locaux, contre 11,7% en moyenne en Afrique, 25,3% en Inde et 59,4% dans l’Union européenne. Cette faiblesse est importante, car l’État reste souvent le premier acheteur solvable dans la santé. Quand la commande publique ne suit pas, l’industrie locale peine à investir, à stabiliser ses coûts et à élargir ses lignes de production.

Compétitivité, fiscalité et marché : les vrais nœuds

Les freins identifiés sont connus des industriels camerounais : coût de l’énergie, droits de douane, transport, et parfois inadéquation entre les médicaments fabriqués localement et ceux inscrits sur la liste nationale des médicaments essentiels. Dans les faits, produire au Cameroun ne suffit pas. Encore faut-il produire les bonnes molécules, à un coût compatible avec les capacités d’achat des ménages, des hôpitaux et des programmes publics.

Le rapport souligne aussi un point sensible pour tout le système sanitaire : en 2012, la production locale ne couvrait que 12,7% des besoins recensés dans la liste nationale des médicaments essentiels, qui compte 473 références. Cette donnée n’est pas comparable au taux de 5% de 2025, car les bases de calcul diffèrent. Mais elle montre une même tendance de fond : la dépendance reste structurelle, et le chemin vers une autonomie partielle demeure long.

Sur le plan macroéconomique, la filière pèse encore peu. Le rapport de suivi cite une contribution des industries chimiques et pharmaceutiques passée de 0,5% du PIB en 2020 à 0,48% en 2023. Il mentionne aussi 532 milliards de francs CFA d’importations de produits chimiques en 2023, soit 10,7% des importations nationales, avec les produits pharmaceutiques représentant 31% de cet ensemble. Ces chiffres disent une économie où le médicament reste encore, pour une large part, un produit importé.

Ce que vise Yaoundé d’ici 2030

À Yaoundé, les autorités ont engagé plusieurs chantiers. Le ministère de la Santé a organisé en février 2025 une concertation sur le développement de l’industrie pharmaceutique locale. Le ministère parle d’un cadre de dialogue, d’agréments accordés à des entreprises locales et d’une ambition de couverture pouvant monter progressivement à 40% dans les prochaines années. Le ministère a aussi évoqué la mise en place d’une Agence camerounaise du médicament, en parallèle de la nouvelle architecture continentale portée par l’Union africaine.

La stratégie nationale dédiée au médicament fixe un cap plus précis : faire passer la part de la production locale dans la consommation nationale de 5% à 25% d’ici 2030, et réduire la part estimée des importations frauduleuses de médicaments et produits pharmaceutiques de 40% à 10%. Pour y parvenir, le gouvernement mise sur des exonérations à l’entrée pour certains intrants, sur le contingentement des importations lorsque celles-ci concurrencent une production locale, et sur la modernisation d’unités comme CINPHARM ou d’autres acteurs mentionnés dans le rapport de suivi.

L’enjeu est clair pour les Camerounais : si l’offre locale progresse, le pays peut mieux sécuriser ses approvisionnements et renforcer la Couverture santé universelle, encore largement tributaire des chaînes d’importation. Si elle stagne, les hôpitaux publics et les ménages resteront exposés aux ruptures, aux prix volatils et aux aléas du marché international. Le dossier pharmaceutique devient donc un test de crédibilité pour la politique d’industrialisation du pays, mais aussi pour la capacité de la CEMAC à faire émerger des filières régionales plus robustes.

À l’échelle africaine, le cas camerounais rappelle une réalité partagée : la souveraineté sanitaire ne se décrète pas. Elle se construit avec des usines, des normes, une commande publique cohérente et un marché régional capable d’absorber la production. C’est précisément l’esprit du traité sur l’Agence africaine du médicament, que le Cameroun a contribué à faire entrer en vigueur. Le prochain point d’attention sera moins un slogan qu’une question très simple : la seconde moitié de la SND30 parviendra-t-elle à transformer un appareil industriel encore étroit en vraie capacité de couverture du marché national ?