Dans l’Extrême-Nord camerounais, la frontière est devenue une ligne de vie autant qu’une ligne de risque

À première vue, la violence qui frappe le Mayo-Sava, le Mayo-Tsanaga ou le Logone-et-Chari ressemble à une série d’incursions dispersées. En réalité, elle dessine une économie de guerre très locale, nourrie par la connaissance des villages, des routes, des marchés et des saisons agricoles. Dans cette zone du nord du Cameroun, les groupes issus de Boko Haram ne cherchent pas seulement à frapper ; ils cherchent aussi à prélever, intimider, recruter et circuler.

Cette évolution compte pour Yaoundé, mais aussi pour l’ensemble du bassin du lac Tchad. Le Cameroun fait face, depuis plus d’une décennie, à une menace transfrontalière qui déborde ses frontières administratives et s’inscrit dans un espace de sécurité partagé avec le Nigeria, le Tchad et le Niger. Dans cet ensemble, le commandement militaire, la surveillance des axes et la coopération régionale restent essentiels, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à vider les groupes armés de leur ancrage local.

Des commandements camerounais au service d’une guerre venue du Nigeria

La tendance la plus marquante est moins visible que les attaques elles-mêmes : des Camerounais accèdent à des positions de commandement au sein de factions comme Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad, souvent abrégé JAS. Selon les recherches de l’Institut d’études de sécurité, cette montée en grade s’est accélérée ces dernières années. Le mécanisme est simple : ceux qui connaissent le terrain commandent mieux la collecte de vivres, le renseignement de proximité et la pression exercée sur les habitants.

Dans cette logique, les chefs locaux deviennent des relais indispensables. Ils savent où se tiennent les militaires, quels chemins contournent les postes de contrôle, quelles familles disposent d’un peu de liquidités et quelles périodes agricoles peuvent offrir des récoltes à piller. L’attaque n’est alors qu’un moment d’une chaîne plus large : repérage, extorsion, enlèvement, revente, puis redistribution des gains au profit de la faction.

Les données disponibles montrent aussi que le phénomène n’est pas marginal. En 2025, l’Extrême-Nord a enregistré le plus grand nombre d’incidents dans l’ensemble du bassin du lac Tchad touché par Boko Haram, devant d’autres zones du Nigeria, du Tchad et du Niger, selon les recherches citées par l’ISS à partir d’ACLED. L’organisation de ces groupes repose désormais sur une structure plus locale, avec des commandants capables de mobiliser des centaines d’hommes et de coordonner des opérations à l’échelle de plusieurs villages.

La pression sur les villages, les marchés et les familles

Sur le terrain, les habitants paient le prix de cette adaptation. À Kolofata, Mora, Wulgo, Fotokol, Hile-Alifa ou dans d’autres localités frontalières, les pillages, les vols de bétail, les enlèvements et les rançons restent des réalités connues. Les marchés ruraux, les champs d’oignons, les axes secondaires et les zones de pêche attirent les groupes armés parce qu’ils offrent des ressources rapides et des cibles faciles. Les bandes criminelles locales servent parfois d’intermédiaires, ce qui brouille encore davantage la frontière entre banditisme et insurrection.

Cette pression pèse différemment selon les acteurs. Pour les familles rurales, elle réduit l’accès aux champs, renchérit les transports et entretient la peur des sorties nocturnes. Pour les commerçants, elle complique l’acheminement des marchandises et fragilise des activités déjà dépendantes de la circulation transfrontalière. Pour les autorités locales, elle oblige à maintenir une présence sécuritaire coûteuse sur un territoire vaste, difficile à contrôler en permanence et marqué par des frontières poreuses.

Le fait que certains chefs insurgés soient issus de la région change aussi la nature du risque. Leur enracinement local leur donne un avantage humain que les opérations purement militaires neutralisent mal. Ils parlent les langues du cru, identifient les itinéraires de fuite, repèrent les solidarités familiales et savent quels villages peuvent être tétanisés plus vite que d’autres. Dans ce type de conflit, la connaissance sociale du territoire vaut presque autant que l’armement.

Répondre par la reddition ciblée plutôt que par la seule dispersion des forces

Face à cette réalité, une piste revient avec insistance : désarmer et faire redditionner les combattants camerounais qui sont identifiables au sein des communautés. L’idée n’est pas de traiter tout combattant comme un simple exécutant anonyme, mais de profiter du fait que certains caïds sont connus dans leur environnement immédiat. Dans cette lecture, un programme de reddition ciblé pourrait réduire les attaques en retirant aux factions leurs relais les plus utiles côté camerounais.

Une telle option ne remplace pas la pression sécuritaire. Elle la complète. Le bassin du lac Tchad reste un espace où Boko Haram et ses factions se déplacent, se fragmentent et s’adaptent. Les Nations unies soulignent depuis plusieurs années que le groupe a changé de tactique face aux opérations régionales, en privilégiant les coups rapides, les embuscades, les enlèvements et les attaques nocturnes. Le défi, pour le Cameroun comme pour ses voisins, consiste donc à combiner renseignement, sécurisation des villages, justice locale et réintégration crédible.

À cela s’ajoute une dimension politique. Dans le nord du Cameroun, la sécurité influence la vie électorale, l’accès aux services publics et la capacité de l’État à rester visible hors des chefs-lieux. Quand une région comme l’Extrême-Nord vit sous menace chronique, chaque décision budgétaire, chaque déplacement d’autorité, chaque renforcement d’un poste de sécurité devient un signal. La réponse n’est donc pas seulement militaire ; elle touche aussi la gouvernance locale et la confiance des populations.

Une affaire camerounaise, mais un test pour toute la région du lac Tchad

Ce qui se joue dans l’Extrême-Nord déborde le cadre national. Le bassin du lac Tchad reste l’un des laboratoires de la lutte contre les groupes armés mobiles en Afrique. Quand Boko Haram s’appuie sur des cadres locaux camerounais, il montre qu’un mouvement insurgé peut survivre moins par la conquête de territoires que par l’insertion dans des économies frontalières et des réseaux sociaux déjà existants. C’est une leçon pour Yaoundé, mais aussi pour Abuja, N’Djamena et Niamey.

La suite dépendra de trois variables très concrètes : la capacité des forces camerounaises à contenir les incursions, celle des États du bassin à partager plus vite le renseignement, et celle des autorités à proposer des sorties crédibles pour les combattants locaux qui veulent rompre avec les factions. Tant que ces trois niveaux n’avanceront pas ensemble, les groupes armés continueront à transformer la frontière en ressource. Et l’Extrême-Nord restera l’un des lieux où se mesure, au quotidien, la solidité de la coopération sécuritaire en Afrique centrale et dans tout le bassin du lac Tchad.