Au Caire, la musique circule rarement en ligne droite. Elle passe d’un conservatoire à une rue bruyante, d’un studio à une résidence de création, puis revient à la scène avec une autre couleur. C’est précisément ce mouvement qui a guidé, cette année, un petit groupe de jeunes musiciens réunis en Égypte pour inventer une œuvre commune avant de la porter vers un orchestre symphonique.

Un laboratoire musical au bord du désert

Le point de départ n’avait rien d’un décor neutre. La résidence s’est ouverte à Dahchour, au sud du Caire, dans un site associé à la création cinématographique et artistique, avant de se poursuivre dans la capitale égyptienne. Ce choix n’est pas anodin. En Égypte, Le Caire reste un carrefour majeur de formation musicale, avec ses institutions, ses écoles et une scène qui fait dialoguer traditions savantes, musiques populaires et écritures contemporaines.

Le projet s’inscrit dans le travail de l’Orchestre des jeunes de la Méditerranée, un ensemble créé dans les années 1980 et porté par le Festival d’Aix-en-Provence. L’orchestre rassemble de jeunes artistes venus de plusieurs rives méditerranéennes et organise des sessions de création interculturelle dans différents pays du bassin. Selon le festival, cette année, l’Égypte a accueilli l’une de ces sessions, en partenariat avec El Dahshureya et le Conservatoire national du Caire.

Ce cadre donne la mesure du projet. Il ne s’agit pas seulement de faire répéter des instrumentistes. Il s’agit de fabriquer une langue commune entre des traditions musicales qui ne partagent ni les mêmes méthodes, ni les mêmes gestes, ni les mêmes réflexes d’écriture.

Composer sans partition, puis apprendre à écouter

La semaine de travail a réuni cinq jeunes artistes : deux chanteurs, une pianiste, un tromboniste et un joueur d’oud. Ils venaient de Tunisie, de Grèce, de France et d’Égypte. Aucun ne se connaissait au départ. Le groupe a travaillé sous le mentorat du saxophoniste et compositeur Fabrizio Cassol, figure régulière des projets de l’OJM. Le principe était clair : partir de l’oralité, donc de la mémoire, de l’oreille et de l’improvisation, avant toute mise en partition.

Cette méthode renverse les habitudes de l’orchestre classique. Là où l’institution symphonique impose d’ordinaire une lecture précise du texte musical, le travail de création a commencé par la voix, l’échange et la discussion. Dans ce type d’atelier, la partition vient après. Elle fixe une matière née du collectif. Le festival rappelle d’ailleurs que l’OJM accorde une place centrale aux jeunes artistes issus d’horizons musicaux variés, du classique au jazz, en passant par les musiques traditionnelles méditerranéennes.

Pour Amina el Abd, chanteuse égyptienne engagée dans l’atelier, l’expérience a justement déplacé les repères habituels. Elle a travaillé dans un cadre collectif, ce qui diffère d’un apprentissage centré sur l’exercice individuel. Cette confrontation à d’autres pratiques a obligé chacun à expliquer ses choix, à justifier une ligne mélodique, à accepter la contradiction. C’est souvent là que naît une œuvre commune : non dans le consensus rapide, mais dans le frottement des méthodes.

Le tromboniste français Jules Regard a, lui aussi, mis en avant cette rencontre entre deux façons de faire de la musique. D’un côté, un bagage théorique parfois très solide. De l’autre, une approche plus intuitive, plus immédiate. L’intérêt d’un tel atelier réside précisément dans ce mélange. Il ne gomme pas les différences. Il les transforme en ressource.

Ce que révèle une résidence à plusieurs voix

À première vue, l’événement pourrait passer pour un simple épisode de festival. En réalité, il dit quelque chose de plus large sur la Méditerranée culturelle. Dans cette région, les circulations artistiques ne se limitent pas aux grands noms ou aux scènes de prestige. Elles reposent aussi sur des espaces de formation où de jeunes créateurs apprennent à se comprendre malgré les langues, les écoles et les répertoires.

L’Égypte occupe ici une place importante. Le pays dispose d’une densité culturelle qui dépasse largement Le Caire, mais la capitale concentre encore une partie décisive des ressources, des conservatoires et des réseaux professionnels. Pour les jeunes musiciens égyptiens, participer à un atelier méditerranéen offre une double ouverture. D’abord vers des pairs étrangers. Ensuite vers des circuits de diffusion qui dépassent le marché national. Dans un secteur où l’accès aux grandes scènes reste inégal, ces passerelles comptent.

Le fait que la première version de l’œuvre doive ensuite être adaptée pour un orchestre symphonique, en France, prolonge cette logique. La création naît au Caire, mais elle voyage aussitôt. Elle circule entre l’oralité méditerranéenne et l’écriture orchestrale européenne. Ce va-et-vient raconte beaucoup de la diplomatie culturelle contemporaine : elle repose moins sur des déclarations que sur des formes concrètes de coopération, avec des artistes, des institutions et des lieux d’accueil.

Il faut aussi lire cette expérience à l’échelle continentale. L’Union africaine parle souvent d’intégration, de mobilité et de circulation des savoirs. Dans les faits, la culture en donne parfois l’illustration la plus souple et la plus visible. Une résidence comme celle-ci relie l’Afrique du Nord à l’Europe du Sud, tout en donnant une place réelle à des voix africaines, ici égyptiennes et tunisiennes. Elle montre que l’espace méditerranéen n’est pas qu’un front de tensions ou de frontières. C’est aussi une zone de travail commun, où de jeunes professionnels construisent des répertoires partagés.

Le prochain moment à surveiller se situe du côté de la scène. La version symphonique de cette création doit être entendue après la résidence, avec le passage du travail collectif à l’exécution orchestrale. C’est souvent à ce stade que l’idée initiale se révèle vraiment : non plus comme un atelier, mais comme une forme musicale capable de tenir devant un public et de survivre au changement d’échelle.