Au Burundi, chaque recette qui échappe au contrôle de l’État réduit les moyens disponibles pour financer les services publics. Mais une nouvelle stratégie contre la corruption ne se mesurera pas à ses annonces : elle dépendra des contrôles, des sanctions et des informations accessibles aux citoyens.
Une stratégie lancée, des mécanismes à éprouver
Le 9 octobre 2026, le président Évariste Ndayishimiye a lancé à Kiriri la mise en œuvre de la Stratégie nationale de lutte contre la corruption et les malversations économiques. Adopté en Conseil des ministres le 7 janvier, le document vise à renforcer la prévention, le contrôle de la gestion publique et la participation citoyenne.
Le chef de l’État a cité les détournements, la dissimulation de recettes, les pots-de-vin et le non-respect des obligations professionnelles parmi les pratiques à combattre. Il a aussi demandé que la population soit mieux informée de l’origine des ressources publiques et de leur utilisation. Des comités mixtes doivent mener des actions de sensibilisation jusque dans les collines, tandis qu’une campagne nationale de trois mois est annoncée. Ces éléments ont été rapportés par la Présidence burundaise et la Radio Télévision nationale du Burundi.
La stratégie s’inscrit dans la poursuite de réformes juridiques, institutionnelles, budgétaires et administratives. Son annonce ne permet toutefois pas, à elle seule, de savoir quels organismes conduiront les enquêtes, comment les plaintes seront suivies, ni quelles sanctions seront publiées. Ces détails compteront pour apprécier la portée concrète du dispositif.
Des recettes sous pression
L’enjeu est aussi budgétaire. Dans son examen économique du Burundi publié en 2026, le Fonds monétaire international estime les recettes fiscales à environ 12 % du produit intérieur brut. Il juge qu’une amélioration de l’administration fiscale pourrait contribuer à accroître les ressources mobilisées dans les prochaines années.
Le même rapport chiffre à 225,19 milliards de francs burundais les exonérations fiscales accordées durant l’exercice 2024-2025, soit environ 1,5 % du PIB. Une exonération est un impôt auquel l’État renonce dans le cadre d’un dispositif légal ; ce montant ne constitue donc pas, en lui-même, une somme détournée ou une perte due à la corruption. Le FMI relève néanmoins que les exonérations accordées ont dépassé celles prévues au budget, ce qui pose une question de transparence et de contrôle.
Cette distinction est essentielle. Les recettes peuvent manquer pour plusieurs raisons : fraude, erreurs de recouvrement, choix d’exonérations ou difficultés administratives. La stratégie devra aider à identifier ces mécanismes séparément, faute de quoi les chiffres risquent de mélanger des phénomènes différents. Les données fiscales et budgétaires figurent dans le rapport 2026 du FMI sur le Burundi.
Le commerce représente un autre point de vigilance. Le président a avancé que les marchandises entrant dans le pays pèseraient près de 1,3 milliard de dollars par an, alors que 200 millions feraient l’objet d’une taxation officielle par l’Office burundais des recettes. Ces montants, rapportés lors de la cérémonie, ne suffisent pas à établir l’existence d’un écart fiscal de même ampleur : leur périmètre et leur méthode de calcul ne sont pas précisés. Il faut donc les traiter comme des estimations attribuées, et non comme un bilan vérifié des recettes perdues.
Le contrôle douanier, enjeu national et régional
Pour les commerçants, les transporteurs et les consommateurs, la qualité des procédures aux frontières a des effets directs : délais, coûts et prévisibilité des échanges. Une administration plus transparente peut limiter les paiements informels et améliorer le traitement des marchandises. Mais des contrôles mal conçus peuvent aussi ralentir le commerce régulier. L’objectif est donc de faire respecter les règles sans transformer chaque passage en obstacle supplémentaire.
Le Burundi appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), un bloc régional qui organise notamment une union douanière : les États membres appliquent un tarif extérieur commun aux importations venant de l’extérieur de la communauté. Les pratiques nationales de contrôle ont ainsi une portée qui dépasse les frontières burundaises. La cohérence des procédures et la circulation fiable de l’information comptent pour les échanges régionaux, comme le rappelle la présentation de l’EAC.
À Gitega, capitale du Burundi, l’enjeu sera de transformer l’engagement politique en règles compréhensibles et en résultats observables. Pour les contribuables, cela signifie pouvoir savoir comment les recettes sont perçues et dépensées. Pour les agents publics, cela suppose des procédures claires et des contrôles appliqués sans arbitraire. Et pour les entreprises, cela passe par des règles fiscales prévisibles.
Ce qu’il faudra suivre
La campagne de trois mois annoncée peut faire connaître les mécanismes de signalement et les devoirs des services publics. Elle ne remplacera cependant ni les audits ni les enquêtes. Des rapports réguliers sur les recettes recouvrées, les exonérations, les infractions constatées et les suites données permettraient de distinguer les progrès mesurables des engagements généraux.
La portée de la stratégie dépendra enfin de la transparence de son application : qui contrôle les contrôleurs, quelles informations sont publiées et les mêmes règles s’appliquent-elles aux différents acteurs ? Ces questions concernent directement les citoyens burundais, mais aussi leurs partenaires de l’EAC. À l’échelle régionale, l’efficacité des échanges repose autant sur les règles communes que sur la confiance dans leur mise en œuvre.