Au Burkina Faso, la ligne entre civisme et discipline se brouille

À Ouagadougou, la question n’est plus seulement celle du front. Elle touche aussi l’espace public, la parole et la place accordée aux journalistes dans un pays en guerre contre des groupes armés depuis plus de dix ans. Dans ce contexte, faire entrer des professionnels de l’information dans un dispositif militaire pose une question simple : à partir de quand le patriotisme devient-il une contrainte sur l’indépendance éditoriale ?

Le Burkina Faso vit toujours sous transition militaire depuis le coup d’État de septembre 2022, dans une région ouest-africaine profondément recomposée. Depuis le 29 janvier 2025, le pays a quitté la CEDEAO, avec le Mali et le Niger, ce qui a affaibli un peu plus les cadres classiques de dialogue régional. Dans le même temps, les autorités burkinabè ont renforcé leur discours de mobilisation nationale autour de la sécurité, du sacrifice et de la souveraineté.

Quarante-quatre journalistes encadrés pendant six jours

La séquence qui suscite la controverse s’est déroulée pendant six jours, dans une académie de police près de Ouagadougou. Quarante-quatre journalistes, issus de médias publics et privés, y ont pris part à ce que les autorités présentent comme une « immersion patriotique ». Selon les images diffusées par la télévision publique, les participants ont porté des treillis militaires et tenu des armes d’entraînement, sous l’encadrement du ministre de la Communication, Pingdwende Gilbert Ouedraogo, qui leur a demandé s’ils seraient des journalistes « patriotes et professionnels ».

Le gouvernement inscrit cette initiative dans la guerre menée contre des groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique, actifs dans le pays depuis plus d’une décennie. L’argument officiel est connu : dans une situation d’insécurité prolongée, les institutions doivent resserrer les rangs et diffuser des réflexes de discipline civique. Les autorités burkinabè ont déjà défendu des mécanismes voisins, comme l’« immersion patriotique » imposée aux élèves admis aux examens scolaires, puis élargie à d’autres catégories de citoyens dans des textes gouvernementaux récents.

Cette fois, le signal est plus sensible, parce qu’il touche la presse. Le journaliste n’est pas un acteur de l’effort de guerre. Son rôle est d’informer, de vérifier et de mettre à distance les récits officiels comme les récits de crise. En pratique, associer formellement des journalistes à un cadre militaire brouille cette frontière et fragilise une profession déjà sous pression.

Une presse sous pression depuis plusieurs mois

Les critiques n’arrivent pas dans le vide. Depuis 2023 et surtout en 2024, plusieurs organisations internationales ont décrit un rétrécissement net de l’espace civique burkinabè. Human Rights Watch, Civicus, Amnesty International, le CPJ et RSF ont documenté des suspensions de médias, des interpellations de journalistes, des convocations sous le régime de la mobilisation générale et, dans certains cas, des enrôlements forcés contestés par les familles et les organisations professionnelles.

Le cas le plus préoccupant reste celui des journalistes disparus ou emmenés sous contrainte, évoqué par plusieurs sources de défense des droits humains au cours de 2024 et 2025. Human Rights Watch a notamment décrit des journalistes réapparus en uniforme militaire dans des vidéos circulant en ligne, tandis que l’association de défense des droits civiques Civicus a parlé d’un usage croissant de la mobilisation générale pour faire taire des voix critiques. RSF a, de son côté, continué d’alerter sur le sort de journalistes burkinabè portés disparus.

Les autorités, elles, défendent une logique de sécurité nationale. Mais cette logique a un coût démocratique. Quand l’État associe patriotisme et obéissance, la critique publique peut être relue comme une faute morale. Pour les rédactions de Ouagadougou comme pour celles des régions, le risque est double : l’autocensure par prudence, puis l’appauvrissement du débat public. Les médias privés, souvent plus fragiles économiquement, sont les premiers exposés ; les médias publics, eux, se retrouvent plus directement alignés sur le récit gouvernemental.

Un test pour la souveraineté affichée du régime

Le pouvoir burkinabè se présente comme le défenseur d’une souveraineté reconquise. Ce discours trouve un écho réel dans une partie de l’opinion, surtout dans un pays meurtri par les attaques armées et les déplacements de populations. Mais la souveraineté ne se limite pas à la tenue du territoire. Elle comprend aussi la capacité à tolérer le désaccord, à protéger les contre-pouvoirs et à garantir que l’information circule sans pression militaire.

Sur le plan régional, l’affaire compte au-delà du seul Burkina Faso. Le retrait de la CEDEAO a accentué l’isolement institutionnel du pays, tout en renforçant l’axe politique et sécuritaire avec le Mali et le Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel. Dans ce nouvel espace, les autorités mettent en avant la rupture avec les cadres régionaux jugés trop contraignants. Mais cette rupture prive aussi les journalistes et la société civile de certains points d’appui régionaux qui, jusqu’ici, permettaient de plaider plus facilement contre les abus.

Pour les populations, l’enjeu est concret. Dans les villes, l’information circule encore, mais sous surveillance croissante. Dans les zones rurales touchées par l’insécurité, les radios locales et les correspondants jouent souvent un rôle essentiel pour prévenir, expliquer et documenter. Si ces acteurs sont perçus comme des auxiliaires de l’appareil de sécurité, la confiance du public peut se fissurer. Or, dans un contexte de conflit diffus, cette confiance est souvent la dernière ligne de défense entre rumeur, propagande et information vérifiée.

La portée de cette séquence dépasse donc le seul cas de quarante-quatre journalistes. Elle dit quelque chose de la trajectoire politique burkinabè : une transition qui continue de s’appuyer sur la mobilisation patriotique, tout en réduisant l’espace laissé à la contradiction. Le prochain point à surveiller n’est pas seulement la réaction des organisations professionnelles. C’est aussi la manière dont les autorités vont transformer, ou non, cette immersion en précédent durable pour l’ensemble du secteur médiatique burkinabè.