Un manuel scolaire ne transmet pas seulement des dates et des définitions. Il apprend aussi aux élèves à nommer leur pays, son histoire et ses difficultés. Au Burkina Faso, la réforme lancée à la rentrée d’octobre 2026 fait de ces mots un enjeu de souveraineté et de débat pédagogique.
Reprendre les mots, réorganiser le récit
Depuis le début de l’année scolaire, des changements touchent l’histoire, la géographie et l’éducation civique dans les collèges et lycées burkinabè. Une note d’orientations a été diffusée aux enseignants avant la réécriture complète des manuels, selon les informations rapportées par plusieurs médias.
Les termes qui décrivent la colonisation sont parmi les premiers concernés. « Colonisation » devient « invasion impérialiste » ; « colonisateur », « envahisseur » ; et « explorateur », « espion ». Les périodes précoloniale et postcoloniale sont désormais présentées comme celles d’avant et d’après l’invasion. La décolonisation est reformulée en « libération de l’Afrique ».
En géographie, « pays enclavé » doit céder la place à « pays continental ». Le terme « ethnies » est remplacé par « groupes socioculturels ». Les qualificatifs « pauvre », « endetté », « petit » ou « au climat défavorable » sont retirés du lexique scolaire visé par la réforme. L’éducation civique et morale devient l’éducation à la citoyenneté et au patriotisme.
Les contenus changent également. De nouveaux thèmes portent sur les savoirs et savoir-faire africains, les révolutions burkinabè et la révolution haïtienne. Le récit doit accorder davantage de place aux expériences africaines et aux références nationales. La portée de certains retraits, notamment ceux de leçons consacrées à l’Europe et au commerce triangulaire, suscite toutefois des questions sur l’équilibre général des programmes.
Une réforme liée à un projet politique plus large
Le ministre de l’Enseignement secondaire, Moumouni Zoungrana, a défendu cette révision en dénonçant des formulations qu’il juge dévalorisantes et des récits qui, selon lui, diminuent les élèves. Le gouvernement inscrit cette démarche dans la Révolution progressiste populaire et dans une volonté affichée de souveraineté intellectuelle.
Le 17 octobre 2026, à Kaya, les autorités ont aussi lancé le Pacte NEKRE, cadre plus large de refondation de l’école. Le projet officiel met en avant les langues nationales, l’histoire du pays et les savoirs endogènes. Il évoque également l’accès à l’éducation, les conditions d’apprentissage, la place des enseignants et le lien entre formation et métiers. La révision des cours s’inscrit donc dans un chantier qui dépasse le vocabulaire des manuels.
Cette orientation répond à une question légitime : qui choisit les repères et les mots par lesquels une société enseigne son passé ? Des observateurs interrogés par Deutsche Welle estiment que les programmes doivent mieux refléter les réalités vécues par les peuples africains. Mais replacer les expériences locales au centre n’oblige pas à réduire l’histoire à un récit unique. La qualité du travail dépendra aussi de la confrontation des sources, de la précision des faits et de la liberté laissée aux enseignants d’expliquer les débats.
Entre affirmation nationale et exigences de classe
Les changements de vocabulaire peuvent rendre visibles des rapports de domination longtemps minimisés. Ils peuvent aussi modifier la manière dont les élèves comprennent la traite, la conquête coloniale et les indépendances. Pour cela, les nouveaux termes doivent être accompagnés de définitions claires, de documents historiques variés et d’un enseignement qui distingue les faits établis des interprétations.
Un autre enjeu est très concret : la réforme doit parvenir jusque dans les classes, à Ouagadougou comme dans les régions. Les enseignants ont besoin de manuels disponibles, de formations et de consignes suffisamment précises. L’accès à une école fonctionnelle et à des ressources pédagogiques reste déterminant pour les élèves, notamment là où la continuité scolaire est fragilisée par l’insécurité ou les déplacements de population.
Il faudra également observer comment les règles sur les catégories socioculturelles sont appliquées. Remplacer « ethnies » par « groupes socioculturels » peut éviter de figer des identités complexes. En revanche, interdire tout décompte ou toute donnée ne doit pas empêcher l’étude rigoureuse de la diversité du pays. La nuance compte autant que le choix des mots.
Un débat qui dépasse les frontières du Burkina Faso
Le chantier scolaire prend place dans une recomposition régionale. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont quitté la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, le 29 janvier 2025 et ont constitué la Confédération des États du Sahel. Les autorités burkinabè rapprochent ainsi le récit national d’une orientation politique qui met en avant l’autonomie et les références sahéliennes.
La réforme résonne aussi avec un débat continental : comment enseigner des histoires africaines longtemps organisées autour de cadres hérités de la colonisation, sans remplacer un récit simplificateur par un autre ? La réponse se jouera dans les contenus définitifs, la formation des enseignants et la place accordée aux sources africaines et aux controverses documentées.
La prochaine étape sera donc moins symbolique que pédagogique. Le Pacte NEKRE fixe une ambition générale ; les manuels, les cours et les moyens disponibles diront comment elle se traduit pour les élèves. C’est là que se mesurera la capacité de cette réforme à renforcer la connaissance du passé tout en donnant aux jeunes Burkinabè des outils pour l’interroger.