À Ouagadougou, la référence à Thomas Sankara ne relève plus seulement de la mémoire. Elle sert désormais de grille de lecture au pouvoir d’Ibrahim Traoré, qui veut associer souveraineté, production locale et mobilisation nationale. Mais quatre années de transition militaire ne se mesurent pas uniquement à la force d’un récit politique.

Un anniversaire placé sous le signe de la comparaison

Le 30 septembre 2026 marquera quatre ans depuis l’arrivée d’Ibrahim Traoré à la tête du Burkina Faso. Cette durée rejoint celle du pouvoir exercé par Thomas Sankara, du 4 août 1983 au 15 octobre 1987. La comparaison s’impose donc dans le débat public, même si les deux périodes répondent à des réalités très différentes.

Thomas Sankara avait pris le pouvoir à 33 ans, dans un contexte de guerre froide et de contestation des modèles politiques dépendants des anciennes puissances coloniales. Il avait rebaptisé la Haute-Volta en Burkina Faso en 1984, lancé une révolution démocratique et populaire, puis engagé des réformes dans l’agriculture, la santé, l’éducation, le logement et les droits des femmes. La présidence burkinabè rappelle que cette expérience s’est achevée avec son assassinat, le 15 octobre 1987.

Ibrahim Traoré s’inscrit dans une autre séquence. Le Burkina Faso fait face à une insurrection armée qui affecte particulièrement plusieurs zones du nord et de l’est. La sécurité absorbe une part considérable de l’action publique. Elle transforme aussi le rapport entre l’État, les forces armées, les volontaires civils et les populations.

La souveraineté comme fil politique

Le point commun le plus visible entre les deux dirigeants réside dans leur vocabulaire politique. Ils mettent en avant le panafricanisme, l’autonomie économique et la réduction des dépendances extérieures. Cette ligne répond à une attente réelle au Burkina Faso, où une partie de la population souhaite que les décisions nationales soient davantage définies à Ouagadougou.

Depuis 2022, le pouvoir militaire a rompu avec plusieurs cadres de coopération établis avec la France et diversifié ses partenariats internationaux. Le Burkina Faso s’est aussi rapproché du Mali et du Niger. Les trois pays ont quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, organisation régionale chargée notamment de la coopération économique et de la sécurité collective, avant de créer l’Alliance des États du Sahel.

Cette rupture modifie les équilibres ouest-africains. Elle donne aux autorités de Ouagadougou une plus grande liberté de discours. En revanche, elle réduit aussi certains espaces de dialogue avec les institutions régionales. La question centrale reste donc celle de la capacité de cette nouvelle orientation à améliorer concrètement la sécurité, les revenus et les services publics.

Produire davantage, contrôler les ressources

Le gouvernement d’Ibrahim Traoré place l’industrialisation et la transformation locale au cœur de sa communication. Des unités de production ont été annoncées ou inaugurées dans l’agroalimentaire, l’élevage et d’autres secteurs. Les autorités veulent également renforcer la maîtrise nationale des ressources minières, notamment de l’or, principale richesse exportée du pays.

Cette stratégie rappelle certains objectifs de la période sankariste, qui cherchait à réduire les importations et à encourager la consommation de produits fabriqués au Burkina Faso. La mise en avant du Faso Dan Fani, tissu en coton associé à l’identité burkinabè, participe de cette volonté de valoriser les filières locales.

Le programme Faso Mêbo illustre cette approche. Présentée comme une initiative de désenclavement et d’aménagement urbain, elle mobilise des équipements et des travailleurs pour construire ou réhabiliter des routes. Le projet vise notamment à réduire les difficultés de circulation entre les villes et les zones rurales. Il doit toutefois être évalué sur des résultats durables : qualité des ouvrages, entretien, accès aux marchés et bénéfices pour les habitants.

Le parallèle avec Sankara trouve ici ses limites. Dans les années 1980, les campagnes de vaccination, les opérations de reboisement et les programmes de logement avaient produit des effets rapidement visibles dans plusieurs secteurs. Aujourd’hui, les projets sont conduits dans un pays plus peuplé, davantage urbanisé et confronté à une crise sécuritaire prolongée. Leur réussite dépendra autant du financement que de la capacité de l’administration à atteindre les régions éloignées.

La guerre change la nature du pouvoir

La différence majeure entre les deux périodes concerne la sécurité. Le régime de Thomas Sankara avait fait du désenclavement et de la mobilisation populaire des instruments de transformation nationale. Le pouvoir actuel doit, lui, arbitrer en permanence entre l’effort militaire, l’aide aux déplacés, la continuité des services publics et les investissements productifs.

Cette pression pèse différemment selon les territoires. À Ouagadougou, les habitants peuvent observer les nouveaux chantiers, les annonces industrielles et les cérémonies officielles. Dans certaines zones rurales, l’accès aux marchés, aux écoles et aux centres de santé dépend d’abord de la sécurité des axes routiers. Pour l’économie informelle, très présente dans les villes et les campagnes, une route impraticable ou un marché fermé peut provoquer une perte immédiate de revenus.

Les autorités affirment avoir renforcé les moyens des forces combattantes et développé certaines capacités de production nationale. Toutefois, l’existence d’équipements supplémentaires ne suffit pas à établir une amélioration générale de la situation. Les bilans sécuritaires restent difficiles à vérifier de manière indépendante, tandis que les organisations humanitaires continuent de signaler des déplacements de population et des perturbations dans l’accès aux services essentiels au Sahel central.

Une référence historique, mais pas un modèle identique

Le recours à Thomas Sankara offre à Ibrahim Traoré une légitimité historique puissante. Le capitaine révolutionnaire demeure une figure majeure de l’histoire politique africaine. Son image dépasse les frontières du Burkina Faso et touche une jeunesse du continent attirée par les discours sur la dignité, l’indépendance et la maîtrise des ressources.

Mais cette référence ne doit pas effacer les différences. Sankara défendait une révolution sociale structurée autour de campagnes de mobilisation et de réformes collectives. Traoré gouverne dans un cadre de transition militaire prolongée, dominé par la guerre et par une forte concentration des décisions.

Les deux régimes ont également connu des pratiques coercitives. La période sankariste avait recours aux tribunaux révolutionnaires, aux purges et à la désignation d’ennemis de la révolution. Sous Ibrahim Traoré, des organisations de défense des droits humains et des acteurs de la société civile dénoncent des restrictions visant des journalistes, des magistrats, des opposants et des voix critiques. Ces accusations doivent être documentées au cas par cas, mais elles posent une question politique essentielle : la souveraineté peut-elle progresser sans espaces de contrôle et de débat ?

Le prochain test sera concret

Après quatre ans, le bilan du pouvoir d’Ibrahim Traoré se jouera moins dans la ressemblance affichée avec Thomas Sankara que dans la capacité à produire des résultats vérifiables. La sécurisation des territoires, la réouverture des services publics, l’emploi des jeunes, la transformation de l’or et du coton, ainsi que l’entretien des infrastructures seront déterminants.

À l’échelle ouest-africaine, l’expérience burkinabè restera suivie par les populations et les gouvernements de l’Alliance des États du Sahel. Elle alimentera aussi le débat continental sur les transitions militaires, la souveraineté économique et la place des organisations régionales. La mémoire de Sankara peut inspirer un projet. Elle ne peut toutefois remplacer ni les institutions, ni les résultats, ni la protection des droits fondamentaux.