Dans le sud du Tigré, la ville d’Alamata redevient un point de bascule. Son contrôle ouvre un axe vers Mekele, capitale régionale, mais il ne suffit pas à mesurer l’issue d’une crise qui dépasse désormais les frontières du Tigré.

Une ville stratégique sur l’axe du sud

Les forces favorables au gouvernement fédéral éthiopien affirment avoir repris Alamata le lundi 28 septembre 2026. L’annonce a été relayée par les Forces de paix du Tigré, une milice alignée sur Addis-Abeba, puis par des responsables locaux. Ces déclarations font état de plusieurs jours de combats contre les forces liées au Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF.

La prise de la ville n’a toutefois pas encore fait l’objet d’une vérification indépendante complète. Dans un conflit où les communications sont fortement perturbées, les informations militaires doivent donc être considérées avec prudence. Des affrontements ont également été signalés dans les régions voisines de l’Amhara et de l’Afar.

Alamata se trouve dans le sud du Tigré, près de la frontière administrative avec l’Amhara. La ville commande une partie de l’axe routier reliant le nord de l’Éthiopie aux zones centrales du pays. Elle sert aussi de point de passage pour les troupes, les vivres et le carburant.

Son importance est autant militaire que logistique. Une présence fédérale durable à Alamata pourrait faciliter les mouvements vers Korem, puis vers Mekele. Elle ne garantirait pas, pour autant, une progression rapide. Le relief, les distances et l’organisation des forces tigréennes rendent toute offensive coûteuse et incertaine.

Alamata avait déjà changé de contrôle à plusieurs reprises pendant la guerre du Tigré, entre 2020 et 2022. Cette mémoire pèse sur les habitants. Elle rappelle que la maîtrise d’une ville peut rester provisoire, surtout lorsque les lignes de front évoluent autour des grands axes routiers.

Le retour des combats après l’accord de Pretoria

La nouvelle escalade intervient moins de quatre ans après l’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria, en Afrique du Sud, le 2 novembre 2022. Ce texte avait mis fin à deux années de guerre entre le gouvernement fédéral éthiopien et le TPLF, avec une médiation conduite par l’Union africaine.

L’accord avait prévu l’arrêt des combats, le désarmement progressif des forces tigréennes, le rétablissement des services essentiels et la réouverture de l’accès humanitaire. Il n’avait cependant pas réglé toutes les questions qui opposaient Addis-Abeba et les autorités du Tigré.

Le statut des territoires disputés avec l’Amhara reste notamment sensible. Le retour des populations déplacées, la réintégration des combattants et la place politique du TPLF demeurent également inachevés. L’Union africaine a appelé, le 23 septembre 2026, à la retenue et à la désescalade dans le nord de l’Éthiopie.

L’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale de la Corne de l’Afrique, avait elle aussi soutenu l’application de l’accord de Pretoria. La reprise des hostilités fragilise donc un dispositif de paix porté par des institutions africaines et conçu pour éviter un nouvel embrasement régional.

Une offensive qui dépasse le seul Tigré

Les combats récents s’inscrivent dans une recomposition plus large des alliances armées éthiopiennes. Le 20 septembre, plusieurs groupes opposés au gouvernement fédéral ont annoncé la création d’une coalition. Elle rassemble notamment le TPLF, des forces nationalistes amharas Fano et l’Armée de libération oromo.

Ces groupes ont des histoires et des objectifs différents. Leur rapprochement ne constitue donc pas nécessairement un commandement militaire unifié. Il traduit cependant une convergence de mécontentements contre le pouvoir du Premier ministre Abiy Ahmed et contre sa gestion des conflits régionaux.

Pour Addis-Abeba, la priorité consiste à empêcher l’ouverture de plusieurs fronts coordonnés. L’armée fédérale doit déjà composer avec l’insurrection de l’Armée de libération oromo dans l’ouest et le centre du pays, ainsi qu’avec les affrontements persistants en Amhara. Une guerre prolongée au Tigré pourrait disperser ses moyens.

Pour le TPLF, la mobilisation cherche à préserver son influence dans la région et à peser sur les questions territoriales et institutionnelles. Le mouvement affirme répondre à une offensive fédérale. Le gouvernement, de son côté, présente les opérations comme une réponse à une menace armée contre l’ordre constitutionnel.

Ces récits contradictoires compliquent l’établissement des faits. Les coupures d’Internet et les perturbations des réseaux téléphoniques dans une grande partie du Tigré réduisent l’accès aux témoignages directs. Elles favorisent aussi la circulation d’informations impossibles à vérifier rapidement.

Les civils face à une nouvelle incertitude

La population se trouve au centre de cette nouvelle phase de tension. Les déplacements de combattants peuvent entraîner la fermeture des routes, la suspension des marchés et l’interruption des services de santé. Dans les zones rurales, ces perturbations touchent directement l’approvisionnement alimentaire et l’accès aux soins.

Les habitants des villes comme Alamata subissent une pression différente. Ils peuvent voir les administrations changer, les commerces fermer et les familles se séparer. Les personnes déplacées qui tentaient de regagner leurs localités risquent, elles aussi, de devoir repartir.

Les données humanitaires restent difficiles à actualiser. En février 2026, environ 750 000 personnes étaient encore déplacées à l’intérieur de la région du Tigré, selon des chiffres rapportés par Reuters. Ce bilan ne permet pas de mesurer les nouveaux mouvements provoqués par les combats de septembre.

La question humanitaire ne se limite pas au Tigré. Les zones frontalières de l’Amhara et de l’Afar peuvent également subir des déplacements, des restrictions de circulation et des tensions sur les ressources. La proximité du corridor reliant l’Éthiopie au port de Djibouti ajoute une dimension économique à la crise.

Un risque pour la stabilité de la Corne de l’Afrique

La reprise des combats en Éthiopie intervient dans une région déjà fragilisée par la guerre au Soudan et par les rivalités autour de la mer Rouge. Une extension du conflit pourrait compliquer les échanges, accroître les déplacements transfrontaliers et renforcer les tensions entre États voisins.

Elle mettrait aussi à l’épreuve la capacité de l’Union africaine et de l’IGAD à préserver un accord négocié sur le continent. La médiation de Pretoria avait constitué un succès diplomatique important. Son affaiblissement montrerait les limites d’un cessez-le-feu lorsque les différends politiques, territoriaux et sécuritaires restent sans règlement.

À court terme, l’évolution autour d’Alamata, de Korem et des axes vers Mekele sera déterminante. Il faudra également surveiller la solidité de la coalition formée par les groupes armés, la position des autorités amharas et l’attitude des États voisins.

La reprise d’Alamata, si elle se confirme durablement, représente un avantage tactique pour le gouvernement fédéral. Elle ne constitue pas encore une victoire stratégique. En Éthiopie, l’enjeu principal reste désormais d’empêcher une bataille locale de se transformer en nouvelle guerre nationale.