Quand les démarches cessent d’être un parcours d’obstacles
Pour beaucoup de Béninois, le problème n’est pas l’absence de services publics. C’est la répétition des démarches, la circulation des mêmes pièces d’un guichet à l’autre et le temps perdu à prouver plusieurs fois ce que l’administration sait déjà. C’est précisément à cette friction que veut s’attaquer le chantier des infrastructures publiques numériques, engagée à Cotonou autour d’une feuille de route nationale.
Dans un pays où la numérisation de l’État avance par étapes, la promesse est simple : faire en sorte que l’identité numérique, les paiements numériques et l’échange sécurisé des données fonctionnent comme un ensemble cohérent. L’idée n’est pas seulement technique. Elle touche au quotidien des ménages, des microentreprises, des jeunes qui cherchent un service rapide et des femmes qui utilisent déjà des outils digitaux pour vendre, épargner ou se faire payer.
Le Bénin s’inscrit ainsi dans une dynamique plus large en Afrique de l’Ouest, où plusieurs États cherchent à moderniser leurs administrations sans alourdir la charge pour l’usager. L’enjeu est aussi régional, car la confiance numérique devient un facteur de compétitivité, de mobilité et d’intégration économique au sein de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest.
Le cadre béninois : identité, paiements et données
L’Agence des systèmes d’information et du numérique, ou ASIN, a organisé le jeudi 16 juillet à Cotonou un atelier de lancement de la feuille de route nationale sur les infrastructures publiques numériques. L’agence est au cœur de la mise en œuvre des projets numériques de l’État béninois, et elle pilote déjà plusieurs chantiers liés au haut débit, à la transformation des collectivités locales et à la modernisation des services publics.
La feuille de route vise à structurer trois briques essentielles : une identité numérique fiable, des paiements numériques interopérables et un échange de données sécurisé entre administrations. En clair, il s’agit de permettre à l’usager de n’être sollicité qu’une fois pour une information déjà détenue par l’État, puis de laisser les services publics se parler entre eux. Ce principe, souvent résumé par l’expression « once only », veut réduire les doublons et limiter les files d’attente administratives.
Le directeur général de l’ASIN, Marc-André Loko, a défendu cette logique de simplification lors de la séquence lancée fin mai autour de la campagne 50-in-5. L’agence béninoise a alors confirmé l’adhésion du pays à cette initiative mondiale, qui accompagne les États dans la conception et le déploiement d’éléments clefs de DPI d’ici 2028.
Le vocabulaire mérite d’être expliqué. Les DPI, ou infrastructures publiques numériques, désignent les systèmes de base qui permettent des interactions sécurisées entre l’État, les citoyens et les entreprises. Le Programme des Nations unies pour le développement les présente comme un socle pour améliorer les services publics, la gouvernance et l’accès aux opportunités économiques.
Ce que change cette feuille de route pour l’État et pour les citoyens
Pour l’administration béninoise, la feuille de route peut devenir un outil de cohérence. Au lieu de multiplier des plateformes isolées, elle pousse vers une architecture commune. Cela réduit les coûts, limite les chevauchements et facilite l’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité des systèmes à échanger des informations sans bloquer l’usager. Dans un contexte budgétaire tendu, cet argument compte autant que le confort d’usage.
Pour les citoyens, l’enjeu est plus concret encore. Une identité numérique fiable peut simplifier l’accès aux aides, aux services de santé, à l’éducation ou aux prestations sociales. Des paiements numériques bien connectés peuvent aussi fluidifier la relation avec l’État et avec les opérateurs privés. Le Bénin dit vouloir faire en sorte que la transformation numérique se traduise par des bénéfices tangibles pour tous, et non par une simple vitrification des formulaires papier.
Mais la réussite dépendra de trois conditions. D’abord, la gouvernance. Qui décide ? Qui contrôle ? Qui arbitre entre sécurité, ouverture et protection des données personnelles ? Ensuite, l’inclusion. Une infrastructure numérique publique ne sert pas seulement les urbains connectés. Elle doit aussi fonctionner pour les zones moins couvertes, pour les usagers peu familiarisés avec le numérique et pour les personnes dont les documents sont incomplets. Enfin, la confiance. Sans garantie sur la sécurité des données et sur l’usage des identifiants, les citoyens hésitent, et les entreprises ralentissent.
Cette question de confiance n’est pas secondaire. Elle est devenue centrale dans plusieurs pays africains qui avancent vers l’identité numérique, les plateformes de paiement et les registres partagés. Le rapport de l’UNDP publié le 26 juin 2026 souligne que, partout sur le continent, les gouvernements subissent une pression croissante pour rendre les services publics plus efficaces avec moins de ressources, alors même que les technologies numériques redéfinissent la gouvernance et la compétitivité économique.
Un signal régional pour l’Afrique de l’Ouest et au-delà
Le Bénin ne part pas seul. Il rejoint une campagne où plusieurs pays africains sont déjà engagés, dont le Sénégal, le Togo, le Nigeria, le Rwanda et l’Éthiopie. La plateforme 50-in-5 recense 39 pays participants à ce jour, et son objectif est d’aider 50 États à concevoir, lancer et faire monter en puissance au moins un composant de DPI d’ici 2028.
Cette trajectoire a une portée continentale. D’un côté, elle montre qu’un État africain peut construire sa souveraineté numérique à partir d’outils publics communs, sans dépendre entièrement de systèmes éclatés et coûteux. De l’autre, elle alimente un agenda plus large de l’Union africaine sur l’économie numérique, l’harmonisation des données et la circulation sécurisée des services. Le chantier béninois peut donc devenir un cas d’école pour d’autres administrations ouest-africaines qui cherchent à concilier rapidité, inclusion et sécurité.
La suite se jouera dans la mise en œuvre. Le Bénin devra traduire la feuille de route en priorités claires, en investissements mesurables et en mécanismes de suivi. Les prochains mois diront si l’ambition de simplification se transforme en services effectivement plus fluides pour les Béninois, à Porto-Novo comme à Cotonou, dans les grandes villes comme dans les localités plus éloignées. À l’échelle régionale, le sujet reste le même : faire du numérique un levier de service public, et non une couche supplémentaire de complexité.