Un litige minier qui dépasse largement le seul fer de Mbalam

À Yaoundé, le dossier Mbalam n’est plus seulement une affaire de sous-sol. Il met désormais en jeu une facture arbitrale lourde, la crédibilité des engagements miniers de l’État camerounais et la façon dont un grand projet transfrontalier peut basculer d’une promesse industrielle à un contentieux international. Dans un pays qui présente le développement du fer comme un levier de diversification, l’enjeu est aussi politique que financier.

Le projet Mbalam-Nabeba se situe à la frontière entre le Cameroun et la République du Congo. Il s’inscrit dans une séquence plus large de tentatives de mise en valeur du fer dans la sous-région CEMAC, avec un port minéralier et une ligne ferroviaire censés relier l’intérieur du pays au littoral de Kribi. C’est donc un dossier camerounais, mais aussi un dossier d’intégration régionale.

Ce que dit la sentence arbitrale

Le 24 juillet 2026, Burford Capital a indiqué qu’un tribunal arbitral de la Chambre de commerce internationale avait rendu une sentence en faveur de l’un de ses contreparties dans le dossier camerounais, pour un montant supérieur à 600 millions de dollars. Deux jours plus tard, Sundance Resources a précisé que la sentence atteignait 616 millions de dollars, soit environ 355,2 milliards de FCFA au taux de conversion en vigueur mentionné dans le dossier. Reuters a confirmé l’annonce et le montant communiqué par l’entreprise australienne.

Selon Sundance, la décision ne porte pas seulement sur une indemnisation. Le tribunal aurait aussi retenu que le Cameroun avait violé une ordonnance d’urgence de la CCI en attribuant le permis minier de Mbalam à un tiers, alors qu’une mesure provisoire l’en empêchait. La société australienne affirme que cette séquence a compté parmi les manquements reprochés à l’État. Le texte intégral de la sentence n’étant pas public, la ventilation exacte entre dommages, intérêts et frais reste inconnue.

Le différend remonte à la convention minière signée le 30 novembre 2012 entre le Cameroun et Sundance, puis à un accord de transition de 2015. La société soutient que l’État n’a pas donné pleine effectivité au permis d’exploitation revendiqué par sa filiale Cam Iron. Le ministère camerounais chargé des mines présente, de son côté, le projet Mbalam-Nabeba comme un chantier toujours inscrit dans les priorités nationales, avec des phases de mise en exploitation encore affichées en 2026.

Le tournant de 2022, puis la bataille judiciaire

Le point de bascule est intervenu en 2022. Sundance affirme qu’un arbitre d’urgence a ordonné au Cameroun de ne prendre aucune mesure susceptible de porter atteinte aux droits revendiqués par Cam Iron sur Mbalam. La documentation de la CCI explique que les ordonnances d’un arbitre d’urgence s’inscrivent dans le mécanisme d’urgence prévu par ses règles, et que les parties s’engagent à les respecter.

Or, le 17 août 2022, un décret présidentiel camerounais a attribué le permis d’exploitation à Cameroon Mining Company SARL, selon les documents officiels du ministère des Mines. Dans son propre suivi des projets, le ministère rattache cette attribution au projet Mbalam-Nabeba et à une licence minière spécifique. C’est précisément cette séquence qui a nourri le contentieux arbitral.

En pratique, ce dossier montre la tension classique entre souveraineté minière et sécurité juridique des investisseurs. Le Cameroun cherche à capter davantage de valeur, à afficher des infrastructures et à relancer un projet stratégique. En face, l’investisseur invoque la stabilité contractuelle, la continuité des engagements et le respect des mesures arbitrales. Dans un marché où les capitaux sont très sensibles au risque réglementaire, le signal envoyé dépasse le seul périmètre du fer.

Ce que cela change pour le Cameroun, la sous-région et l’avenir du projet

Pour l’État camerounais, la conséquence immédiate n’est pas une saisie automatique du budget. Une sentence arbitrale ouvre d’abord une phase de recours et d’exécution. Le siège de l’arbitrage étant à Paris, le Cameroun peut tenter un recours en annulation devant la cour d’appel de Paris, dans les limites strictes prévues par le droit français. L’exécution forcée, elle, suppose encore des démarches d’exequatur et la recherche d’actifs saisissables, sous le régime des immunités souveraines.

Pour Sundance et son financeur, Burford Capital, la sentence peut représenter un actif financier majeur, mais encore incertain. Burford indique qu’un paiement intégral ferait naître un droit contractuel dépassant 250 millions de dollars australiens, sans que cela corresponde mécaniquement à un profit net déjà encaissé. Autrement dit, le contentieux est entré dans sa phase monétisable, pas dans sa phase de clôture.

Pour les populations et les acteurs économiques du Sud-Est camerounais, l’enjeu est plus concret. Un projet minier de cette taille promet des routes, des emplois, des flux logistiques et un effet d’entraînement sur les services. Mais tant que la sécurité juridique reste disputée, les retombées locales restent suspendues. Les entreprises de transport, les sous-traitants, les collectivités et les administrations territoriales restent, eux aussi, dépendants d’un calendrier instable.

À l’échelle régionale, le dossier Mbalam-Nabeba rappelle qu’un grand projet transfrontalier ne se limite jamais à la géologie. Il dépend des relations entre Yaoundé et Brazzaville, des arbitrages sur les infrastructures, et de la capacité des deux États à faire converger leurs cadres miniers. En Afrique centrale, où la CEMAC cherche encore à transformer les richesses extractives en chaînes de valeur, ce type de litige pèse sur l’image d’ensemble du climat des affaires. Le prochain point de vigilance sera moins la communication autour du projet que l’éventuelle offensive judiciaire du Cameroun et les suites de l’exécution de la sentence.