La prise d’El-Fasher, au Darfour du Nord, n’a pas seulement déplacé une ligne de front. Elle a laissé des milliers de familles sans nouvelles de leurs proches et posé une question urgente : comment protéger les civils quand une ville assiégée tombe aux mains d’une force armée ? Un an après, le bilan documenté donne la mesure du drame.

Une ville encerclée pendant dix-huit mois

Depuis avril 2023, les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (FSR), deux camps rivaux de la guerre civile, s’affrontent pour le contrôle du Soudan. Khartoum, la capitale, a été au cœur des combats. À l’ouest, El-Fasher était le dernier grand centre du Darfour encore tenu par l’armée soudanaise et ses alliés.

La ville a subi un siège de dix-huit mois. Les routes d’approvisionnement se sont raréfiées, tandis que les combats et les restrictions ont aggravé les pénuries de nourriture, de médicaments et d’eau. Avant sa chute, les organisations humanitaires avaient déjà alerté sur le sort des habitants et sur les risques encourus par les populations déplacées dans les camps voisins.

Le Darfour porte aussi le poids de violences plus anciennes, notamment celles du début des années 2000. Les communautés non arabes, dont les Zaghawa et les Fur, ont été particulièrement exposées aux attaques et aux déplacements forcés dans le conflit actuel. Ce contexte ne permet pas de réduire la guerre à une opposition communautaire : les alliances armées et les intérêts militaires y jouent également un rôle central.

Plus de 6 000 morts documentés en trois jours

Les FSR ont pris El-Fasher à la fin d’octobre 2025, après leur offensive finale contre la ville. Un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, publié le 13 février 2026, documente plus de 6 000 morts durant les trois premiers jours de cette offensive. Parmi eux, au moins 4 400 personnes auraient été tuées dans la ville et plus de 1 600 sur les routes empruntées par les civils en fuite.

Ce bilan repose sur des entretiens avec plus de 140 victimes et témoins réalisés au Soudan et dans l’est du Tchad. L’ONU précise que le nombre réel de morts pourrait être nettement plus élevé. Il s’agit donc d’un bilan documenté pour une période définie, et non d’un décompte complet de toutes les victimes du siège et de l’attaque.

Les enquêteurs des Nations unies décrivent des exécutions, des enlèvements contre rançon, des violences sexuelles, des pillages et des détentions arbitraires. Ils rapportent aussi des attaques visant des civils en fonction de leur origine ou de leur affiliation supposée. Le rapport estime qu’il existe des motifs raisonnables de penser que certaines violations constituent des crimes de guerre et que les actes commis dans le cadre d’une attaque généralisée contre des civils pourraient relever de crimes contre l’humanité.

Ces qualifications sont celles des enquêteurs, et non un jugement pénal rendu contre des personnes nommément désignées. La mission d’établissement des faits de l’ONU avait déjà rapporté, en septembre 2025, des crimes graves commis par les deux camps au Soudan. Pour El-Fasher, elle avait documenté des attaques et des déplacements forcés visant des communautés non arabes.

Le déplacement ne signifie pas la sécurité

Pour les habitants qui ont réussi à partir, la fuite n’a pas mis fin aux dangers. Des civils ont rejoint Tawila et d’autres localités du Darfour, parfois après de longs trajets. Les routes ont été marquées par des risques d’agression, d’enlèvement et de séparation familiale. Les femmes et les filles déplacées ont notamment besoin de soins de santé et de dispositifs de protection contre les violences sexuelles.

La chute d’El-Fasher a aussi fragilisé les services essentiels d’une région déjà éprouvée par la guerre. Le Fonds des Nations unies pour la population signalait, dans un point de situation publié le 28 octobre 2025, la perte du dernier hôpital de maternité encore fonctionnel dans la ville et la coupure des communications avec son personnel médical. À Tawila, des équipes humanitaires ont maintenu des services de santé reproductive et de protection, mais l’accès aux populations reste un enjeu décisif.

Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tous. Les personnes déplacées dépendent davantage de l’aide et de l’accueil dans les zones voisines. Les commerçants, les soignants et les agriculteurs perdent des lieux de travail et des réseaux d’approvisionnement. Les familles séparées doivent, elles, chercher des nouvelles dans un contexte où les communications et les déplacements sont entravés.

Une épreuve pour les mécanismes régionaux et continentaux

La guerre soudanaise déborde les frontières. Des personnes déplacées ont gagné le Tchad, tandis que les combats et l’insécurité compliquent le travail humanitaire dans toute la région. L’IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique, et l’Union africaine font partie des cadres diplomatiques concernés. Mais les appels à la médiation se heurtent à la poursuite des opérations militaires et à la fragmentation des acteurs armés.

Pour les Soudanais, l’enjeu immédiat reste la protection des civils, l’accès à l’aide et la possibilité de retrouver les personnes disparues. À l’échelle continentale, El-Fasher rappelle les limites d’une prévention qui s’appuie sur des alertes sans parvenir à empêcher les atrocités. Les enquêteurs de l’ONU appellent à des investigations impartiales et à ce que les responsables, y compris les commandants, répondent de leurs actes devant des mécanismes judiciaires compétents.

Un an après la prise de la ville, le nombre de morts établis dépasse donc 6 000 pour les trois premiers jours de l’offensive. Le sort des personnes toujours portées disparues, la sécurité des déplacés et l’accès humanitaire au Darfour demeurent des indicateurs concrets de ce qui suivra. La responsabilité des auteurs présumés et la protection des civils resteront au cœur de toute issue politique durable.

Pour le bilan détaillé, consulter le rapport du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme sur El-Fasher, le point de situation de l’UNFPA et l’enquête de la mission internationale sur les violations commises au Soudan.