Une croissance qui se cherche encore un second moteur
En Algérie, la question n’est plus seulement de savoir si les hydrocarbures rapportent. Elle est de savoir ce qui se passe quand ils rapportent moins, ou quand leur place dans l’économie ne suffit plus à absorber les chocs. Dans ce pays où Alger pilote encore largement l’orientation économique, la diversification n’est donc pas un slogan. C’est un test de souveraineté productive.
Le contexte régional compte aussi. L’Algérie évolue dans l’espace nord-africain, au sein de l’Union du Maghreb arabe, mais elle regarde de plus en plus vers le reste du continent. Alger a accueilli en 2025 la Foire commerciale intra-africaine, vitrine de la Zone de libre-échange continentale africaine, signe qu’elle veut peser davantage dans les échanges Sud-Sud et non plus seulement dans le marché énergétique mondial.
Les chiffres récents montrent un mouvement réel, mais encore fragile. La Banque mondiale a relevé que le PIB hors hydrocarbures a progressé de 4,8 % en 2024, porté par l’investissement public et la consommation des ménages. Le FMI a, de son côté, estimé la croissance de l’activité hors hydrocarbures à 4,2 % en 2024, tout en soulignant une dégradation nette des finances publiques. Les deux institutions convergent sur l’essentiel : l’économie algérienne avance, mais elle reste très exposée au cycle pétrolier et gazier.
Cette tension est visible dans les comptes publics. Le FMI a indiqué en juin 2025 que le déficit budgétaire avait atteint 13,9 % du PIB en 2024, après la baisse des revenus des hydrocarbures et une hausse des dépenses de salaires et d’investissement. Dans le même temps, la dette publique a été évaluée à 48,5 % du PIB dans le rapport 2025, tandis que la mission du Fonds estimait qu’elle restait en trajectoire ascendante sans ajustement fiscal supplémentaire. Le message est clair : la diversification ne concerne pas seulement l’industrie ou l’agriculture, elle conditionne aussi l’équilibre budgétaire.
| Indicateur | Dernière donnée confirmée | Lecture utile |
|---|---|---|
| Croissance hors hydrocarbures | 4,8 % en 2024 selon la Banque mondiale | Signal positif, encore porté par la dépense publique |
| Activité hors hydrocarbures | 4,2 % en 2024 selon le FMI | La dynamique existe, mais reste dépendante de l’État |
| Déficit budgétaire | 13,9 % du PIB en 2024 selon le FMI | La vulnérabilité financière demeure forte |
| Dette publique | 48,5 % du PIB en 2024 selon le FMI | Un niveau encore maîtrisé, mais en hausse possible |
Industrie, agriculture et exportations : l’épreuve du passage à l’échelle
Le chantier algérien repose sur plusieurs piliers. D’abord l’industrie manufacturière, ensuite l’agroalimentaire, puis les mines, les services et les infrastructures. Les autorités veulent aussi élargir les exportations hors hydrocarbures, avec un objectif affiché de 30 milliards de dollars à l’horizon 2030. Le ministère du Commerce a rappelé en 2024 que le pays avait atteint 7 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures, mais il reste loin d’un basculement structurel.
Sur le terrain, la logique est simple. Tant que les chaînes de valeur locales restent incomplètes, l’Algérie importe encore trop d’intrants, de machines et de biens intermédiaires. Tant que les entreprises peinent à accéder à la finance, au foncier et à des règles stables, la production reste dominée par des grands groupes publics ou para-publics. Le pays dispose pourtant d’atouts importants : un marché intérieur vaste, une base industrielle existante, des ressources agricoles dans plusieurs régions et un potentiel minier encore sous-exploité.
L’agriculture est l’un des leviers les plus sensibles. Elle peut réduire la facture des importations, surtout pour les céréales, les huiles et certains produits transformés. Mais elle dépend de l’eau, des infrastructures de stockage et d’une meilleure productivité. Dans un pays soumis à la pression climatique, la montée en puissance de l’irrigation et des techniques économes en eau devient un enjeu économique autant que social. Le débat ne concerne pas seulement les exportations. Il touche aussi le prix du panier de base, donc le pouvoir d’achat des ménages urbains comme ruraux.
L’industrie, elle, doit franchir un cap. Le seul volume ne suffit pas. Il faut des produits plus compétitifs, plus intégrés et plus faciles à exporter vers l’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Ouest ou le Sahel, dans le cadre de l’Accord sur la Zone de libre-échange continentale africaine. C’est d’ailleurs là que se joue une partie du pari algérien : transformer sa position géographique en avantage logistique, et non en simple façade méditerranéenne. Alger veut être un carrefour, pas seulement un acheteur net de technologies et de biens industriels.
La portée de ce virage dépasse les frontières algériennes. D’un côté, une économie algérienne plus productive peut soutenir l’intégration nord-africaine et offrir au continent un acteur industriel plus solide au moment où l’Union africaine pousse les chaînes de valeur régionales. De l’autre, un ralentissement de la rente pétro-gazière pourrait peser sur les finances publiques, les importations et l’investissement, avec des effets sur l’emploi urbain, les PME et les sous-traitants. C’est pourquoi la diversification ne se juge pas à des annonces, mais à la profondeur des réformes : accès au crédit, prévisibilité réglementaire, qualité des infrastructures, montée en gamme des entreprises et ouverture mesurée sur les marchés africains.
Les prochains mois seront décisifs. Le suivi des comptes publics, l’évolution des exportations hors hydrocarbures et la capacité du secteur privé à investir diront si la trajectoire engagée à Alger produit un changement durable ou seulement un répit conjoncturel. Pour l’Algérie comme pour plusieurs économies africaines encore dépendantes d’une rente, la vraie question reste la même : comment fabriquer de la croissance là où l’histoire a longtemps fabriqué de la dépendance.